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Dedans Dehors (30)

La revue Dedans Dehors

Revue bimestrielle, Dedans Dehors est destinée à tous ceux qui souhaitentdedansdehors être informés sur le monde carcéral. Articles, analyses, chroniques, entretiens et témoignages fournissent au lecteur une information complète et rigoureuse sur l'actualité des prisons, sur les évolutions en cours, mais aussi des pistes de réflexion quant au respect de la dignité en milieu carcéral et au développement des alternatives à l'incarcération. Dans chaque numéro, un dossier d'une quinzaine de pages aborde les grands débats qui traversent le monde judiciaire et pénitentiaire, comme les différents aspects de la vie quotidienne en détention. Les liens du menu ci-dessous donnent accès aux sommaires détaillés des numéros, ainsi qu'aux articles d'ouverture des dossiers. Si vous souhaitez vous abonner à Dedans Dehors ou commander un numéro, vous pouvez le faire en ligne ou en imprimant et en envoyant le bon de commande au secrétariat national de l'OIP.

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Le dernier numéro de la revue Dedans Dehors, consacre plusieurs articles à la prison de Camp-Est en Nouvelle Calédonie dont les conditions de détention désastreuses appellent d'urgence une réorientation des projets pénitentiaires et de la politique pénale locale.

Outre la description des conditions de détention à Camp-Est, "bagne post colonial" et les interviews d'Erika Dujardin, médecin généraliste à Nouméa jusqu'en 2010, et Elie Poigoune, président de la LDH-Nouvelle Calédonie, vous pourrez lire ci-contre (en exclusivité pour le web), un entretien avec Philippe Pottier, directeur du SPIP de Nouméa.

Il y décrypte le taux de détention très élevé en Nouvelle-Calédonie, les obstacles au développement d'aménagements de peine et l'importance du travail avec les autorités coutumières pour l'exécution des mesures en milieu ouvert.

Bonne lecture !

 



"Des alternatives à une augmentation du parc carcéral...", entretien avec Philippe Pottier

 

Philippe Pottier, directeur du SPIP de Nouméa, décrypte le taux de détention très élevé en Nouvelle-Calédonie, les obstacles au développement d’aménagements de peine et l’importance du travail avec les autorités coutumières pour l’exécution des mesures en milieu ouvert.


L’une des premières réponses à envisager pour répondre à la situation de Camp-Est serait le développement des peines alternatives et des aménagements de peine, quelles sont les difficultés observées en ce sens à Nouméa ?

Au 6 mars 2012, le centre pénitentiaire (CP) de Nouméa comptait 490 personnes écrouées, dont 33 en aménagement de peine sous écrou (placement sous surveillance électronique, placement extérieur, semi-liberté). Ces chiffres amènent la plupart à mettre en cause la surpopulation du CP et à demander que de nouvelles places de prison soient construites, pour accroître nettement la capacité d’hébergement. Il y a une autre façon de les considérer. La Nouvelle-Calédonie a environ 250 000 habitants. Si l’ensemble des territoires de la République française connaissait le même taux d’incarcération, il y aurait 127 000 personnes écrouées au lieu des 75 000 actuelles : + 70%. Il s’agit d’un très fort taux d’incarcération : 196 pour 100 000 habitants en prenant en compte tous les écrous, 183/100 000 en ne comptant que les détenus, au lieu de respectivement 115 et 101 pour l’ensemble des établissements français (la moyenne européenne est 123/100 000 et seulement deux pays européens dépassent sur l’ensemble de leur territoire les taux calédoniens). En appliquant le taux de détention français à la Nouvelle-Calédonie, on arriverait au chiffre de 288 personnes écrouées dont 250 détenues, très en deçà de la réalité actuelle.

Les alternatives à l’incarcération sont pour autant assez bien développées sur le territoire calédonien : le SPIP suit un peu plus de 1000 personnes en milieu ouvert, ce qui est plutôt important, là aussi rapporté à la population. Ceci tendrait à confirmer que ce n’est pas seulement le recours à l’incarcération qui est important ici, mais plus globalement le recours à la réponse pénale. Il reste cependant des marges de manœuvre importantes quant aux aménagements de peine. Si on vise un taux de 20% de personnes écrouées en aménagement de peine, c’est le chiffre d’une centaine de placés qu’il faudrait atteindre, bien au-delà de la trentaine actuelle. L’une des difficultés aura été l’installation tardive du dispositif technique du PSE – en juin 2010, 10 ans après le démarrage en métropole – du fait des contraintes locales et de l’éloignement. Ces placements augmentent régulièrement depuis un an : une soixantaine sur l’année 2012 et 25 actuellement en cours. L’une des contraintes locales est la taille du territoire, des placements dans les communes les plus éloignées situées à plus de 400 kilomètres de Nouméa nécessitant des déplacements de 11 heures aller-retour. Ces distances rendent difficile le développement de la semi-liberté, de nombreux emplois possibles étant éloignés de dizaines voire de centaines kilomètres du centre pénitentiaire. S’agissant des placements extérieurs, il n’y a que quelques places mobilisables – 10 maximum – dans un seul foyer, qui n’est pas adapté à tous les publics : j’ai alerté les autorités publiques locales sur ce manque et un travail est en cours, à Nouméa, en province Nord et en Province des Iles pour imaginer d’autres dispositifs. Il est clair que la réponse la plus efficiente sera la construction d’un centre pour peines aménagées (CPA) à Nouméa, sur le domaine pénitentiaire. Un premier permis de construire avait été refusé il y a un an, un nouveau vient d’être déposé à la mairie de Nouméa, ce qui laisse espérer qu’on pourra bénéficier de cette structure d’ici la fin 2013. D’ici là, le développement des PSE est, malgré les contraintes d’organisation du SPIP liées aux distances, l’option la plus efficace.

 

Enfin, si la loi pénitentiaire dit que les peines « sont » aménagées, le non aménagement devenant l’exception, il n’est pas certain que tous les acteurs et la société civile calédonienne soient acquis à ce changement. C’est déjà difficile en métropole malgré l’anonymat. En Calédonie, nous sommes dans un milieu insulaire. On n’y est jamais anonyme. Les actes de délinquance sont toujours proches : on connait la victime, l’agresseur, le lieu ou cela s’est produit et où l’on passe soi-même souvent. Les victimes et délinquants, ce ne sont pas les autres, ce sont des proches ou des proches de proches. Que les condamnations soient nombreuses, qu’elles soient souvent plus lourdes qu’en métropole pour des faits comparables, questionne peu. D’où la nécessité d’un travail de conviction permanent, notamment par une politique de communication du SPIP, pour expliquer notre système de pénalité moderne, où la peine prononcée est faite pour évoluer, ce qui ne se comprend pas sans explications.

 

Une collaboration avec les autorités coutumières au stade du prononcé des peines et pour l’exécution des mesures de milieu ouvert est-elle déjà développée ? Ou envisagée ?

Travailler avec les autorités coutumières est nécessaire. D’abord parce que plus de la moitié de la population vit dans le cadre de règles dites coutumières : les Kanaks, qui sont très majoritairement sous statut civil particulier, ainsi que les Wallisiens qui sans être sous un tel statut accordent une place essentielle à la vie coutumière. Ensuite parce que c’est le seul vrai chemin pour développer les aménagements de peine en dehors de l’agglomération de Nouméa. Enfin, les détenus du CP de Nouméa sont à plus de 90% d’origine mélanésienne (les plus nombreux) ou polynésienne.Je développe actuellement cette orientation, qui n’est pas nouvelle dans l’idée ici mais avait besoin d’une nouvelle impulsion. Les aménagements de peine font partie des « mesures et sanctions appliquées dans la communauté » selon la terminologie du Conseil de l’Europe.

 

Or, pour la très grande majorité des personnes détenues en Nouvelle-Calédonie, la communauté c’est le clan – organisation ancestrale – et la tribu – organisation administrative issue de la colonisation. Ce travail s’effectue par des rencontres avec les autorités coutumières, sur leur territoire et/ou en lien avec les mairies. Un travail passionnant et de longue haleine, qui nécessite de prendre le temps de l’échange. Assisté par les agents Kanak de mon service, en respectant les us et coutumes, nous parvenons à mettre en phase notre système pénal et les conceptions dites traditionnelles. Par exemple, quand j’ai pris mes fonctions fin 2010, on me disait qu’il était impossible de développer des TIG ou des PSE à Canala, commune à la réputation désastreuse, vue comme un repaire inabordable d’indépendantistes et de délinquants. On me disait même qu’il était dangereux, physiquement, d’y aller. De fait très peu d’autorités ou d’institutionnels s’y rendent, ceux qui en parlent étant surtout ceux qui n’y vont et n’y iront jamais. Nous avons emprunté des chemins adaptés, en rencontrant les chefs coutumiers du district en lien avec la mairie, en échangeant des paroles de reconnaissance, de respect et de compréhension. Peu de temps après, nous placions notre premier PSE à Canala, dans la tribu de Nakety, celle qui suscite le plus de peurs. En France métropolitaine, nous n’irions pas échanger avec le premier adjoint maire et tous les vieux du coin avant de faire un placement. Nous le faisons ici. Le résultat, c’est que non seulement le placement devient possible, mais qu’il peut être compris et portée par la communauté.

 

Les principaux obstacles ne résident pas dans la discussion avec les coutumiers, mais dans le cadre institutionnel, tel que résultant des accords de Nouméa, selon lequel le droit civil est une compétence de la Nouvelle-Calédonie, pas le droit pénal ni la procédure pénale. Ce que nous nommons droit pénal, dans nos sociétés occidentales contemporaines, est le catalogue des interdits primordiaux qui les structurent. Or, les interdits et leur classification diffèrent d’une société à l’autre, dans le temps et dans l’espace. Notre droit pénal est né d’une pensée désenchantée, dite rationnelle, ou le sujet-roi est central. La pensée Kanak, comme la majorité des pensées à l’œuvre chez les humains, est une « pensée mythique » selon l’expression de Maurice Leenhardt, reliée à une autre forme de rationalité, où une personne n’existe pas en dehors de son appartenance au clan, soit au groupe humain descendant d’un même ancêtre, sans rupture entre les vivants et les morts. Le travail de lien entre les univers mentaux qui fondent la pensée pénale française et ceux qui structurent les pensées kanak est indispensable, pour donner du sens et permettre une compréhension réciproque. C’est difficile au stade du jugement puisqu’il s’agit alors d’appliquer exactement le même droit pénal qu’en France. C’est possible au niveau de l’exécution des peines, les peines étant des espaces temps qui peuvent être habités diversement. Ainsi un TIG peut être organisé de sorte qu’il coïncide avec la sanction traditionnelle utilisée par les instances coutumières.

 

 

Un projet de « prison ouverte » implantée en province Nord avait été envisagé, qu’en est-il ?

Il y a plus de trois heures de route et 280 kilomètres entre Koné, capitale de la Province Nord, et Nouméa. Le SPIP a une antenne à Koné, avec deux CPIP actuellement, pour suivre 250 à 300 personnes en milieu ouvert. Le nombre des détenus résidant en province Nord sont 120/130 au CP de Nouméa. D’autres détenus sont résidents de Nouméa mais originaires de la Province Nord où ils gardent des attaches fortes. Il est donc envisageable et raisonnable de penser que le positionnement d’un établissement de type CPA en Province Nord serait intelligent. Ce serait un point d’appui pour le SPIP, avec son antenne locale, pour développer les aménagements de peine dans cette province. Cette idée est en cours de réflexion, la situation de surpopulation du CP de Nouméa l’ayant relancée.

Dedans dehors n°76, mars-avril 2012


Objectif 80 000 détenus

Ce n'est plus un objectif de prévention de la récidive, ce n'est plus une perspective de diminution des violences, de régulation sociale et d'insertion des auteurs d'infraction. C'est un objectif de taux de détention, d'exécution mécanique des peines prononcées, de 80 000 détenus à l'horizon 2017. La députée Marietta Karamanli (PS), s'en étonnait lors des discussions autour de la loi de programmation sur l'exécution des peines adoptée le 29 février 2012 : « ''96 100 personnes placées sous écrou et 80 100 personnes détenues à horizon 2017''. Le projet de loi nous explique tranquillement que la délinquance ne régresse pas et qu'elle va au contraire poursuivre sa progression tout au long des prochaines années. Nous sommes surpris de lire que le texte anticipe l'échec de la politique de lutte contre la délinquance qu'il prétend en quelque sorte finaliser. » Il est vrai qu'aucune réflexion, aucun débat n'aura été initié par cette majorité présidentielle sur ce que pourraient être des dispositifs et méthodes d'accompagnement plus efficaces à prévenir la récidive. Les recherches sur le sujet sont inexistantes en France, celles produites à l'étranger sont largement ignorées. Pendant ce temps, les records se succèdent. 65 699 personnes détenues au 1er février, 66 445 au 1er mars, jamais la France n'avait autant incarcéré. Si sur le champ de la prévention de la délinquance, la posture fait office d'action, le gouvernement a bel et bien engagé un mouvement d'« industrialisation de l'enfermement ». Avec 57 213 places au 1er février 2012, le parc pénitentiaire n'a jamais été aussi étendu. Alors que le programme de 13 200 places décidé en 2002 n'est pas même achevé, la construction de 24 397 autres vient d'être validée par l'Assemblée nationale, en dépit des mises en garde sur le gouffre financier engagé pour le contribuable et son effet contre-productif sur la délinquance. Entre l'appel d'air des nouvelles places de prison, les pressions opérées sur le système judiciaire pour mettre à exécution les courtes peines au détriment de leur aménagement, l'aggravation des quantum des peines encourues, la création endémique de nouvelles infractions pénales, le maintien du milieu ouvert dans une pauvreté chronique... tout est en place pour que l'objectif soit atteint.


couv76_03b-1_thumbActu :
Loi sur l'exécution des peines : suite et fin
Rétention de sureté : le premier retenu « essuie les plâtres »
Dix ans de loi Kouchner : funeste anniversaire de la suspension de la peine médicale
Le Contrôleur hausse le ton
Psychiatrie et incarcération : le cercle vicieux n'est pas brisé

 

Nouvelle Calédonie :
Camp-Est, « bagne post colonial » ; interview de Elie Poigoune, président de la LDH-NC ; entretien avec Erika Dujardin, ex-médecin chef du centre pénitentiaire de Nouméa

 

De facto :
Suicides en hausse en 2011
Séquedin : un jeune schizophrène incarcéré pour des faits mineurs relaxé en appel
Respect de la déontologie : l'OIP interpelle le ministre de la Justice
Entraves répétées aux permissions pour assister aux obsèques de proches
Conditions de détention indignes en Guadeloupe, mais « respectueuses » de la culture locale...

 

En droit :
La détention de personnes atteintes de troubles mentaux dénoncée par la Cour européenne des droits de l'homme

 

Dossier
Prévention de la récidive : le retard français

Avec Martine Herzog-Evans, professeure de droit
Evaluation : sortir de l'artisanat

 

David Forbes, formateur et consultant auprès du service de probation de Londres
« OASys, dernière génération»

 

Marie Bried, psychologue et psychanalyste
« Des groupes de paroles à la française »

 

Fergus McNeill, professeur de criminologie et travail social en Ecosse
« Soutenir la "désistance" »

 

et Tony Ward, chercheur et professeur de psychologie en Australie
« "Good Lives Model" : l'avant-garde du suivi des condamnés »

 

En actes

Derniers ouvrages de Denis Salas, Laurent Muchielli, Pierre Joxe, Christophe de la Condamine.
Etude sur l'usage de drogues en détention, déclaration de Genève sur la santé en prison, guide de Sidaction sur l'intervention en milieu pénitentiaire.

 

Lettres ouvertes

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Dedans dehors n°74-75, décembre 2011


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Edito :
Une radiographie carcérale


Actu :
- Loi sur l’exécution des peines : le mirage carcéral (en ligne)
- Le Sénat déconstruit le budget pénitentiaire
- Une prévention de la récidive au rabais (en ligne)
- La surpopulation, cancer des prisons françaises
(en ligne)
- La justice des mineurs passée au karcher
-
La fouille intégrale systématique dans le viseur du juge administratif (en ligne)
- L’isolement au minimum absolu
- Libérer l’accès au Web

 

 

De facto :
- Les cadres pénitentiaires jugent sévèrement leur administration
- Placé à l’isolement pour s’être exprimé sur ses conditions de détention
- L'interdiction de téléphoner à l’OIP est « nulle et non avenue »
- Envois autorisés d’objets en prison : une absurdité chasse l'autre
- TV : un long chemin vers l’uniformisation des tarifs
- Droits à la retraite des personnes détenues : le Gouvernement ne tient pas ses engagements
- Les ERIS accusées de violences
- Pas de sanction pour des surveillants ayant bâillonné un détenu
- Déontologie de la sécurité : saisir le Défenseur des droits
- Obstacle au droit de visite d’un détenu hospitalisé : le juge administratif rappelle le préfet à l'ordre
- Des transferts para-disciplinaires privent trois détenus martiniquais de toute visite de leurs proches
- La prise en charge médicale de deux détenus reportée pour cause de cérémonie d’investiture de la nouvelle directrice
- Expertises psychiatriques : un « frein injustifié » aux aménagements de peine
- Pas de promenades ni d'activités depuis plus trois ans pour un homme vulnérable
- Pas aux normes, le bâtiment principal de détention reste ouvert

 

Dossier
Politique pénale : quand les idées reçues dictent leurs lois

Article d'ouverture suivi des interviews de  Brigitte Sifaoui, auteure de l’homme qui a tué mon frère (en ligne) ; de Jean-Louis Senon, psychiatre et universitaire ; de Jean-Paul Jean, avocat général et universitaire ; de Norman Bishop, expert scientifique auprès du Conseil de l’Europe.

 

En droit
- Conditions de détention : la mise aux normes peut-être demandée en urgence
- Insalubrité : les établissements récents ne sont pas épargnés
- CEDH : les ERIS font encore condamner la France
- Régimes différenciés : la décision de placement en secteur « portes fermées » est attaquable devant le juge administratif
- Des conditions d'extractions médicales jugées comme traitement dégradant

 

En actes
- Mémoires de prison
- Suppression des droits civiques... à perpétuité
- Politique de sécurité : dix ans d’imposture
- Droit à l’image pour les prisonniers
- « La prison doit devenir une peine alternative »
- Dans la peau d'un surveillant
- Que savez-vous des nouvelles prisons ?
- "Ici l'ombre, les voix captives"

 

Lettres ouvertes

 






Lundi, 13 Décembre 2010 13:46

C'est l'heure (n°72-73)

Dedans dehors n°72-73, décembre 2010

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Maison d'arrêt de Corbas : interview d'un surveillant
Maison d'arrêt de Tours : des intervenants extérieurs dénoncent « des manquements aux droits de l'Homme »
Surveillants pénitentiaires : le silence est d'or sous peine de sanctions

De facto

Épidémie d'infection cutanée au CD de Nantes
Menottes et entraves pendant une crise cardiaque
Suppression de permis de visite
Sanglé 15 jours en chambre d'isolement psychiatrique
Plaintes pour violences commises par des personnels
Des protestations collectives sanctionnées
Annulation d'une mesure d'isolement
Non respect de la durée maximale de placement au mitard
Une remise en liberté pour raisons médicales obtenue (très) difficilement 

Actu
Contrôleur des prisons : l'heure du choix
Loi pénitentiaire : à l'heure des comptes à rendre
Politique pénale et pénitentiaire : l'ONU accentue sa pression sur les autorités françaises
Suspension de peine pour raisons médicales : le parcours d'un combattant en fin de vie
La pénitentiaire nuit gravement à la santé
Réchauds à pastille : la prison sur le grill
Le mitard : espace paradoxal de liberté
A l'ombre des retraites
Le tour de force des « étudiants-détenus »

En droit

Référé-liberté pour les détenus placés au mitard : une loi pour rien ?
Conditions de détention : les condamnations de l'État se systématisent

International
Californie : surpopulation carcérale

En actes

L'indicible en images
L'État de droit en prison : une promesse constamment tenue en échec

Lettres ouvertes

Dedans dehors n°70-71, décembre 2009

couvdd70-71édito
le recul de l'histoire


Actu
La disparition de la CNDS est une sorte d'hommage
La pénitentiaire hors contrôle ?
Le contrôle en mode majeur


De facto
Suicides : une étude partielle et partiale de l'INED
Suicide d'un « irrécupérable »
Arles : « supermax » à la Française ?
Castration, récidive : « Allons jusqu'au bout de notre logique »
Un détenu « libéré » du quartier disciplinaire


Dossier
Loi pénitentiaire : du pareil au pire
La loi pénitentiaire est une loi inapplicable en l'état
La sécurité pénitentiaire est l'ennemie de la sécurité publique
Loi pénitentiaire : ce que dit le texte
Nous ne pouvons nous résoudre aux commentaires inspirés de la vulgate foucaldienne
L'OIP s'attaque aux logiciels de suivi comportemental de l'AP
En prison, une porte ouverte ou fermée, ça change tout
Pas de confiance sans confidentialité


International
« C'est tout simplement une décharge humaine »


En droit
« Faisons un peu confiance à l'administration pénitentiaire ! »
DPS : une décision particulièrement salutaire
Une partie des détenus va pouvoir acheter sa télé... et devoir payer la redevance
Une condamnation de l'Etat qui pourrait faire tâche d'huile


Lettres ouvertes
Ce numéro double contient également, encarté au centre du magazine, un dossier en couleur, intitulé « Prisons d'autres temps et d'autres moeurs ? », de 24 pages, numéroté en chiffres romains de I à XXIV, réalisé en partenariat avec le musée Carnavalet à l'occasion de l'exposition L'impossible photographie : prisons parisiennes (1851-2010)







Loi pénitentiaire : du pareil au pire


Une illusion tenace s'est peu à peu évanouie. Celle d'un projet de loi pénitentiaire emportant l'adhésion de tous les acteurs du monde de la prison et reflétant un large consensus politique. Reste la réalité crue. Un texte qui oscille entre la consécration du « pareil » et l'avènement du « pire ». Inadmissible et effrayant. Une réforme dont il peut être certain qu'elle sera à l'origine d'une substantielle et tragique dégradation de la condition carcérale. Tant ses tenants sont aux antipodes des constats du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, tant ses aboutissants vont à rebours des préconisations du Conseil de l'Europe. Un comble, quand la voie était tracée de longue date, la feuille de route inlassablement rappelée. L'administration pénitentiaire, par delà le ministère de la Justice et le gouvernement, est parvenue à ses fins. C'est peu dire qu'elle ne souhaitait pas que son territoire soit rendu à l'espace de la loi commune. Et que ses us et coutumes laissent place aux impératifs de l'État de droit et aux exigences des droits de l'homme. Placé sous l'empire d'une politique pénale qui ne cesse de renforcer le béton dont elle s'est armée et sous l'emprise d'une politique pénitentiaire qui déploie sa chape de plomb, l'avenir des geôles françaises est pour le moins inquiétant.

Patrick Marest







La loi pénitentiaire est une loi inapplicable en l'état

Pour appuyer la « saisine blanche » du Conseil constitutionnel initiée le 20 octobre par le groupe socialiste de l'Assemblée nationale à l'encontre de la loi pénitentiaire, une dizaine d'organisations, réunies autour de l'Observatoire international des prisons (*), a déposé un mémoire. Son auteur, le constitutionnaliste Dominique Rousseau, nous explique cette démarche et réagit à la validation par le Conseil d'une loi écrite par et pour l'administration pénitentiaire. [lire la suite]


La sécurité pénitentiaire est l'ennemie de la sécurité publique
Spécialiste du droit de l'exécution des peines, Martine Herzog-Evans livre une analyse détaillée de la loi pénitentiaire. Un décryptage qui met en lumière les tenants et les aboutissants d'une réforme imposée par l'administration, soulignant la logique purement sécuritaire dont elle s'inspire comme son éternelle obsession de la gestion du comportement des détenus. [
lire la suite]

 

«En prison, une porte ouverte ou fermée, ça change tout »
Ayant passé quatre mois au sein du premier centre de détention hexagonal à avoir expérimenté la différenciation des régimes de détention, le sociologue Gaëtan Cliquenois décrypte cet outil de gestion de la détention et analyse comment il s'intègre dans la culture « managériale » de l'administration pénitentiaire. [
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« Pas de confiance sans confidentialité »
Si Catherine Paulet, présidente de l'association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, porte un regard plutôt bienveillant sur le volet sanitaire de la loi pénitentiaire, elle n'en rappelle pas moins quelques évidences sur la place et le rôle des personnels médicaux en milieu carcéral. Entretien. [
lire la suite]


Prisons italiennes « C'est tout simplement une décharge humaine »
Marquée fin novembre 2009 par des mouvements de détenus protestant contre la surpopulation, l'Italie a connu à la mi-août, peu après avoir été condamnée par l'Europe pour l'indignité de ses conditions de détention, la plus grande visite de prisons par des parlementaires de son histoire. Entretien avec l'initiatrice de la démarche, la députée du parti radical, Rita Bernardini. [
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« Faisons un peu confiance à l'administration pénitentiaire ! »*
Plusieurs anciens chefs d'établissement sont actuellement mis en examen. Les qualifications à l'origine des poursuites sont à la hauteur des faits survenus lorsqu'ils étaient en fonction, à Nancy et Moulins : « homicide involontaire » et « complicité de violences volontaires par personnes dépositaires de l'autorité publique ». Ils sont actuellement affectés sur des postes à haute responsabilité au sein de la direction de l'administration pénitentiaire. [
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* Selon la formule employée tant par le député Jean-Paul Garraud que par son collègue du Sénat Jean-René Lecerf, tous deux rapporteurs de la loi pénitentiaire.





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Dedans dehors n°69, juillet 2009

Thumbnail imageÉditorial

  • Le candidat et la prison

Actualités

  • Ministère de la Justice : changement de style) dans la continuité
  • La prison craque, ses personnels aussi
  • Premier rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté : radiographie de la « France captive »
  • Déontologie : la prison au ban des accusés
  • Tour de France cycliste pénitentiaire : une « Grande boucle » qui tourne à vide
  • Suicides en prison : l’hécatombe continue
  • Les dépôts ne doivent plus être des dépotoirs

De facto

  • « Son inquiétude, c’est de mourir en prison alors qu’il n’a pas été condamné à mort »
  • La crise de la pastille
  • Condamné à indemniser des détenus, l’État fait appel
  • Mutinerie à Amiens
  • Violé en prison, un détenu attaque l’Etat
  • Questions de santé… et de procédure

 

 Dossier : pour que cesse la « honte ». Des prisons sans peine, des peines sans prison

  • Déconstruction d’un discours (présidentiel)
  • Une politique pénale « libérale autoritaire»
  • Interview de Martine Herzog-Evans : « Tout le monde attend la patrie autoproclamée des droits de l’Homme au tournant »
  • Au dessus des lois et en dehors du droit
  • La démonstration de Markus Jaeger
  • L’avertissement de Dan Kaminski
  • Deux parlementaires face à la loi pénitentiaire
  • Des Règles Péniblement Expérimentées
  • Interview de Bertrand de Quatrebarbes : « Une labellisation reste quelque chose de très vague »
  • Labellisation, piège à…

Lettres ouvertes


Pour que cesse la « honte »

Des prisons sans peine, des peines sans prison


 

«L’état de nos prisons, nous le savons tous, est une honte pour notre République ». N’en déplaise à l’administration pénitentiaire, le constat, fait par Nicolas Sarkozy devant le Congrès réuni à Versailles, est indéniable. La situation carcérale française reste cette « humiliation » dont prirent conscience les parlementaires au fil des travaux de leurs commissions d’enquêtes en 2000. Un monde d’exception pour l’État de droit et d’exclusion pour les droits de l’homme dont les multiples rapports nationaux ou internationaux n’ont eu de cesse depuis lors de démontrer la persistance. Un désastre humain et social dont le premier rapport annuel du Contrôleur général des lieux de privation de liberté atteste qu’il perdure près de dix ans après. S’il ne fait aucun doute que « l’état de nos prisons est une honte », il est certain que l’injonction du président de la République – en « construire de nouvelles » – ne saurait être présentée comme une solution crédible pour résorber la surpopulation. Et encore moins comme un renversement de perspective pour ce qui est de la condition pénitentiaire. De fait, la politique pénale centrée sur l’emprisonnement dont il est l’artisan et la politique pénitentiaire concentrée sur la construction de prisons dont il est partisan sont les deux faces d’une même pièce qui a tout du mauvais vaudeville et de la monnaie de singe. En effet, la multiplication des peines d’emprisonnement ne protège pas plus la sécurité dehors que l’extension infinie du nombre de places de prison ne garantit la dignité dedans.Le réquisitoire présidentiel sur l’indignité dans laquelle vivent les détenus et l’impasse qui consisterait à attendre qu’ils se réinsèrent dans ces conditions appelle une réforme qui ne se borne pas à l’amélioration éphémère des conditions matérielles dans lesquelles s’effectue la peine privative de liberté. Disparue de l’agenda politique en 2001, la révolution culturelle et juridique qu’appelait de ses voeux le rapport Canivet a laissé place en 2002 à une idéologie répressive et punitive. Un tournant dont l’administration pénitentiaire a su tirer profit. Au prétexte de la diversification croissante des populations incarcérées et de l’hétérogénéité des longueurs de peines prononcées, elle a impulsé en toute illégalité une profonde évolution de ses modes de gestion de la détention basée sur l’instauration des régimes différenciés. Là réside le seul objectif que l’institution poursuit au travers de son projet de loi pénitentiaire : consacrer le caractère discrétionnaire de ses décisions et introduire une rupture dans le principe de l’égalité des droits des détenus. Autrement dit perpétuer le règne de la carotte et du bâton. Pour que cesse la « honte », il faut poser l’exigence d’une « prison sans peine » et ouvrir le débat d’une « peine sans prison ». C’est précisément ce à quoi nous invitent les Règles pénitentiaires européennes dont le respect de la lettre et de l’esprit impose de ne pas les détacher de l’ensemble des recommandations du Conseil de l’Europe. C’est dire si la condamnation pour traitement inhumain et dégradant que vient d’infliger à la France la Cour européenne des droits de l’homme est opportune pour dissiper définitivement la double illusion d’une « institution qui se réforme » et d’une « prison qui change ».




Également au sommaire du dossier  : extraits 

Déconstruction d’un discours (présidentiel)

Il y a la « honte », bien sûr. Mais il y a aussi et surtout ce que le discours de Nicolas Sarkozy entend légitimer : le lancement d’un nouveau programme de construction de prisons. Une annonce dont le président de la République tente habilement de camoufler le dessein : poursuivre et amplifier une politique pénale dont l’alpha et l’oméga est l’emprisonnement. [...]

Une politique pénale « libérale autoritaire»

Depuis près de dix ans la politique pénale n’a eu de cesse de remplir les prisons, l’incarcération restant au centre du dispositif pénal, tel un mètre-étalon. De fait, on assiste à l’instauration d’un « nouveau modèle de justice néolibérale » voire « libéral-autoritaire » qui, au nom de la sécurité et de l’efficacité, fait tourner à plein régime le système judiciaire. Au risque de l’implosion. [...]

Interview de Martine Herzog-Evans : « Tout le monde attend la patrie autoproclamée des droits de l’Homme au tournant »

Face à une loi pénitentiaire dans la très droite ligne de la politique pénale menée depuis l’automne 2001, la juriste Martine Herzog-Evans dénonce, notamment avec la logique de régimes différenciés, le détournement des règles pénitentiaires européennes par la France. [...]

Au dessus des lois et en dehors du droit

Interpelée en permanence depuis dix ans sur son incapacité à garantir le respect de l’Etat de droit et des droits de l’homme, l’administration pénitentiaire n’entend modifier en rien son approche de la personne détenue et de ses modes de fonctionnement. Pire, elle a écrit « sa » propre réforme qui vise principalement à une rupture dans l’égalité des droits des détenus et à légaliser les régimes de détention différenciés. [...]

La démonstration de Markus Jaeger

Directeur de la coopération avec les structures nationales de droits de l’homme à la direction générale « droits de l’Homme et affaires juridiques » du Conseil de l’Europe, Markus Jaeger a interrogé l’intitulé du colloque de l’OIP : « Une prison sans peine, des peines sans prison », une pétition de principe ou un objectif réaliste ? [...]

L’avertissement de Dan Kaminski

Pour le criminologue et juriste belge, s’il est primordial de lutter pour le respect des droits des détenus, il faut se méfier du détournement dont ils pourraient faire l’objet. [...]

Deux parlementaires face à la loi pénitentiaire


Interroger les politiques pénales et carcérales à l’aune du projet de loi pénitentiaire à mi-chemin de son parcours parlementaire. Tel était le thème de la journée de réflexion organisée par l’OIP, le mois dernier, avec la complicité de deux élus en pointe sur ces questions, le député socialiste Jean-Jacques Urvoas et le sénateur UMP Hugues Portelli. [...]

Des Règles Péniblement Expérimentées

La nature et les conditions de l’expérimentation des règles pénitentiaires européennes en France permettent paradoxalement de confirmer l’hostilité de l’administration pénitentiaire à la lettre et à l’esprit des recommandations ou injonctions du conseil de l’Europe. [...]

Interview de Bertrand de Quatrebarbes : « Une labellisation reste quelque chose de très vague »

Dans le cadre de sa « mise en oeuvre » des Règles pénitentiaires européennes, l’administration pénitentiaire décrit la labellisation des établissements comme « gage de qualité de la démarche ». Bertrand de Quatrebarbes, président du réseau « France Qualité Publique », nous explique ce qu’est une « démarche qualité » et nous aide à décrypter le processus de labellisation des prisons. Entretien. [...]

Labellisation, piège à…

A en croire les documents de l’administration pénitentiaire, les Règles pénitentiaires européennes seraient désormais sa « charte d’action ». Mais, il faut très vite déchanter. Ainsi, sous la plume de son directeur, Claude d’Harcourt, on apprend que les RPE, « des recommandations sans valeur contraignantes », s’appliquent « dans la mesure du possible ». Mieux ! « Si la majorité des règles est reconnue en totalité ou partiellement, leur application pose parfois des difficultés, dans les maisons d’arrêt notamment, en raison de l’ancienneté de certains établissements, de la surpopulation carcérale ou encore au regard de la réglementation ». D’où, pour l’instant, une simple « expérimentation » des RPE. [...]





 




 

Le législateur face à la loi pénitentiaire :
l'humiliation de la République
 

Dedans dehors n°67-68, avril 2009

 

 

 

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Edito
  • La prison ne fera pas (toujours) sa loi

Actu

  • • Politique pénale et conditions de détention : la France à nouveau fustigée par l’Europe
  • • Suicides en prison : « Le symptôme d’un système à bout de souffle »
  • • Recommandations sur Villefranchesur-Saône : le Contrôleur met à mal la « prison modèle »
  • • Des magistrats dressent le portrait de la misère carcérale
  • • Non-respect de la déontologie par les personnels pénitentiaires : la CNDS hausse le ton
  • « Longues peines » : pour éviter les évasions violentes, rendre l’espoir

De facto

  • • Valenciennes : sept détenus portent plainte pour violences
  • • La surpopulation, facteur décontamination de l’infection tuberculeuse
  • • Déjà deux meurtres dans les prisons depuis le début de l’année
  • • Réforme de la justice des mineurs : le mystère reste entier

Dossier

  • La France face à ses prisons : l’humiliation de la République
  • • Projet de loi pénitentiaire adopté au Sénat : une réforme en mode régressif majeur
  • • Les acteurs du monde carcéral jugent la réforme : du dépit à l’exaspération
  • • La Commission sénatoriale déçue mais résignée
  • • Régime de droits différenciés
  • • Vers la fin du secret médical pour les détenus ?
  • • L’encellulement individuel des prévenus en sursis ?
  • • Avis de la CNCDH : la « consécration des restrictions au droit»
  • • Verbatim : explications de vote au Sénat

En actes

  • • Respect des droits fondamentaux des détenus : le Conseil d’État montre la voie au législateur
  • • Conditions d’hébergement indignes : la Cour de Cassation refuse de protéger les détenus

Lettres ouvertes 

 

 

Le projet de loi pénitentiaire au Parlement
Le législateur face à la loi pénitentiaire :
l'humiliation de la République
 

 

Adopté début mars au Sénat, le projet de loi pénitentiaire devrait achever son parcours parlementaire en mai à l’Assemblée nationale. Sans engager la révolution culturelle et juridique qui aurait permis d’espérer une évolution en profondeur de la condition pénitentiaire. Ainsi, près de dix ans après ses commissions d’enquête, le Parlement se déjuge en refusant de transformer l’institution carcérale en un service public régi par l’État de droit et satisfaisant à l’exigence d’une approche de la personne détenue reconnue comme sujet de droit. Pire, le législateur se dérobe face à sa responsabilité en entérinant une réforme conçue par et pour l'administration pénitentiaire, qui consacre une différenciation des régimes de détention et des droits des détenus dont l’effet principal est d’élargir son pouvoir discrétionnaire. Ce faisant, il sonne le glas de l’émergence d’une prison républicaine. 

« Nous avons plusieurs motifs de fierté, pourquoi ne pas le dire ». L’euphorie de l'administration pénitentiaire est manifeste. Ostentatoire même. Au point que son directeur a immédiatement tenu à faire connaître sa satisfaction aux cadres de l’institution1. Il est vrai que les débats sénatoriaux n’ont guère transformé la nature et la teneur du projet de loi adopté en conseil des ministres le 28 juillet 2008, un texte élaboré par ses services. Ni la centaine de modifications acceptée par la Commission des lois du Sénat lors de ses réunions des 17 décembre 2008 et 5 février 2009, ni la quarantaine d’amendements votée pendant les débats, du 3 au 6 mars 2009, n’ont bouleversé l’équilibre global de la réforme promue par le préfet Claude d’Harcourt. Le simulacre de bras de fer entre l'administration pénitentiaire et le sénateur désigné rapporteur du projet de loi, Jean-René Lecerf, est apparu au grand jour dès lors que la réécriture du texte à laquelle il s’est astreint n’a pas suscité l’ire de la Chancellerie. Loin du déluge d’amendements gouvernementaux que n’aurait pas manqué de susciter sa contestation de la lettre et de l’esprit de la réforme, seuls huit avenants ont été déposés sur le bureau du Palais du Luxembourg. Dont la moitié sera finalement retirée au fil de la discussion. On a connu guerre de tranchée législative plus acharnée. Preuve s’il en est que la bataille n’a pas eu lieu.

Un comble, pour qui garde en mémoire ce qui devait constituer l’objet social du « grand rendez-vous de la France avec ses prisons » 2 , à savoir l’aptitude de la future loi pénitentiaire à satisfaire à l’exigence d’une approche de la personne détenue enfin reconnue comme sujet de droit dans un univers désormais régi par l’État de droit. Mais aussi, plus pragmatiquement, sa capacité à apporter une solution immédiate et durable à la situation désastreuse des conditions de vie et de travail dans les prisons françaises. Difficile, dès lors, de rester de marbre face à l’auto satisfecit d’un Jean-René Lecerf assénant que les travaux du Sénat ont débouché sur un « texte de rupture »3. De fait, celui-là même qui avait déploré un projet de loi gouvernemental « resté au milieu du gué »4 s’est refusé à endosser la responsabilité qui lui était pourtant dévolue, celle d’incarner un législateur franchissant le Rubicon. Autrement dit, un législateur assumant de jouer pleinement le rôle que lui confère la constitution et définissant tant le droit de la prison que les éventuelles restrictions apportées aux droits des prisonniers. Ce à quoi l’invitaient précisément et explicitement, à presque dix ans d’intervalle, (…) les conclusions de la commission constituée en juillet 1999 autour de l’ancien Premier président de la cour de cassation, Guy Canivet, tout comme l’intervention publique du Conseil d’État en décembre 2008. Robert Badinter avait prédit, à juste raison, que « la fenêtre de réforme » se refermerait très vite au lendemain de la publication conjointe des rapports des commissions d’enquête parlementaire en 2000. Il est à craindre que, sitôt le projet de loi examiné au pas cadencé de l’Assemblée nationale, la porte des prisons claque brutalement. Renvoyant aux calendes grecques la révolution culturelle et juridique qu’imposait l’évolution en profondeur de la condition pénitentiaire.

L’incroyable tour de force de l'administration pénitentiaire
La crise du système carcéral français a été maintes fois analysée, décrite sous ses multiples aspects et ses causes profondes sont identifiées de longue date. Pour autant, les réformes incontournables qu’appelait la situation désastreuse des conditions de vie et de travail derrière les barreaux ont sans cesse été ajournées de l’agenda politique. Pire, sous la pression insupportable de l'augmentation de la population détenue et de l'allongement de la durée des peines encourues, prononcées et effectuées, la dégradation de la condition pénitentiaire n’a eu de cesse de s’amplifier. La nécessité de tourner le dos à une situation inacceptable, quoique contestée par le ministère de la Justice - la garde des Sceaux a honteusement relativisé cet état de fait en concédant le 3 mars dernier que « les prisons françaises n’ont pas toujours été à l’honneur de la France » - et empêchée par une administration pénitentiaire pourtant frappée d’un fort discrédit, s’imposait au législateur. Si personne ne s'illusionnait sur la capacité du Parlement à remédier, au travers de la seule loi pénitentiaire, à l'ensemble des maux dont souffre l'institution et qui relèvent pour une large part de l’orientation résolument sécuritaire donnée à la politique pénale, il était attendu d’une réforme des prisons digne de ce nom qu’elle réintègre le service public pénitentiaire dans la continuité de l’espace public démocratique. Or, il faut bien l’admettre, l'administration pénitentiaire semble en passe de réussir l'incroyable tour de force d’imposer « sa » réforme de la prison, à l’aune de ses propres critères, contraintes et objectifs. Et du même coup, de parvenir à s’affranchir de l’obligation de mettre en œuvre les préconisations récurrentes et convergentes des instances nationales ou internationales de protection des droits de l’homme.

Des enjeux éludés
La prison jouit d’un droit d’exception depuis plus de deux siècles. Le texte adopté par le Sénat le conforte. Les impératifs liés au respect de l’État de droit et des droits de l’homme appelaient à mettre un terme à cette exonération du droit commun, synonyme d’un renoncement manifeste, si ce n’est volontaire, aux valeurs qui fondent notre société. Bien au-delà de la satisfaction apparente d'exigences juridiques formelles, il s’agissait d’instaurer un cadre normatif de nature à apaiser les rapports interindividuels se nouant au sein des lieux de détention et à limiter la violence institutionnelle que provoque immanquablement la mise en œuvre d'un pouvoir de contrainte s’exerçant quotidiennement à l'abri du regard extérieur. Pour y parvenir, le texte devait répondre à une série d'exigences qui ont été très clairement énoncées depuis près d'une décennie en même temps que s'est imposée la nécessité impérieuse d'une intervention de la représentation nationale pour fixer les règles régissant la vie de nos concitoyens incarcérés. Résultat d'un travail d'analyse et de mise en perspective de la situation carcérale d'une qualité exceptionnelle, les rapports respectifs de Guy Canivet5 et des commissions d'enquête parlementaires6, ont parfaitement mis en évidence, en 2000, les carences du droit de la prison auxquelles le législateur se devait de remédier, comme ils ont dégagé dès cette date et très clairement les principes qui devaient le guider dans l'élaboration du contenu de la réforme.

Or, les améliorations que les sénateurs se sont efforcés d'apporter ne permettent pas, loin s’en faut, de combler les béances d'un texte conçu par, et pour l'administration pénitentiaire ; et pas davantage de remédier aux graves régressions qu'il comporte du point de vue de l’exercice effectif des droits fondamentaux en prison (lire « la commission sénatoriale déçue, mais résignée », p. 45-50).

Pourtant, le Parlement ne doit plus se désintéresser du champ pénitentiaire au point de laisser toute liberté à l'administration gestionnaire pour édicter le droit qui la régit. Il lui revient de tirer toutes les conséquences de l’idée développée par la commission Canivet, et qui s’est aujourd'hui imposée, selon laquelle « pour avoir perdu sa liberté d’aller et de venir, la personne détenue n’en conserve pas moins toutes ses autres libertés. L’État de droit, que la hiérarchie des normes assure sur le fondement de la Constitution, conserve le même contenu et la même force dans le milieu carcéral que dans la société libre, sans pouvoir être amoindri ou dissocié. Les droits et garanties du détenu, autres que sa liberté d’aller et de venir, ne peuvent donc recevoir de limitations que de la loi »7. Ainsi, à l’instar de ce que soulignait la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale, « le foisonnement des normes applicables en prison serait acceptable s’il pouvait exister entre elles une véritable hiérarchie. Il s’avère au contraire qu’un nombre très important de contraintes, touchant à des libertés aussi essentielles que le droit à la vie privée ou le droit d’expression, sont régies par des dispositions réglementaires ou par la voie de circulaires. Il en est ainsi par exemple (…) de la mise en œuvre du droit de la défense dans les sanctions disciplinaires. Il est pourtant absolument indispensable de recourir à une loi pénitentiaire pour régir des questions aussi essentielles que celles-ci. Deux raisons à cela : on ne peut imaginer qu’il y ait deux qualités de normes selon qu’il s’agit d’un citoyen libre ou d’un citoyen détenu. La garantie des droits est la même, le détenu n’étant privé que de sa liberté d’aller et de venir. Il ne faut pas non plus laisser l’administration pénitentiaire régir seule de telles atteintes à la liberté ; un débat public s’impose, et c’est dans le débat que peuvent être discutées des limitations. »8. Si l'administration pénitentiaire s'est « plus que toute autre [...] pendant longtemps habituée à produire ses propres normes, et cela avec la permission de la loi en l'état des dispositions de l'article 728 du code de procédure pénale »9, elle est aujourd'hui largement encouragée à poursuivre son actuel mode discrétionnaire d'action, avec l'unique souci de gestion de la détention, ignorant celui des êtres humains qu'elle a la responsabilité de protéger. La suppression de cet article, qui concède au pouvoir exécutif le soin de « détermine[r] l'organisation et le régime intérieur des établissements pénitentiaires » et qui, pour cette raison, est fustigé par nombre d'instances nationales et internationales, devait être l’une des décisions phares de la réforme. Il n’en est rien. Ce qui a pour conséquence directe de laisser le champ libre à une administration pénitentiaire qui ne fait pas mystère du principal objectif de la réforme qu’elle promeut : balayer « une approche égalitaire des détenus, qui restreint la possibilité de créer des catégories, qui interdit de considérer que telle caractéristique prédispose à tel comportement », et qui l’a empêchée « de parvenir à une véritable classification des détenus digne de ce nom »10. Ce faisant, ainsi que le notent des chercheurs, la commande de l'administration au législateur « signe le mode spécifique d’intégration des droits par l’institution, qui est de prévoir d’emblée des possibilités de dérogation, c’est-à-dire de gestion de l’ordre par le maintien d’un pouvoir discrétionnaire »11. C'est tout le principe des régimes différenciés (lire « régimes de droits différenciés », p. 51-55), dont la Chancellerie exige du législateur qu’il le marbre dans la loi, après que l'administration pénitentiaire l’ait expérimenté pendant des années, en dehors de tout cadre légal. À l'exigence constitutionnelle de la reconnaissance de droits égaux, l’institution oppose ainsi classification des détenus et différenciation corrélative des régimes de détention. Eu égard à la rupture qu'elles opèrent par rapport au principe de la prééminence du droit, ces dispositions du projet de loi, qui représentent le bénéfice le plus attendu de la réforme du point de vue de la pénitentiaire, impliquaient que le législateur s’oppose à une telle perspective. D’autant que cette démarche ségrégative s’appuie sur une « période d’observation pluridisciplinaire » comprenant, au lendemain du vote sénatorial, un « bilan de personnalité et de santé » dont l'administration pénitentiaire entend qu’il justifie d’imposer une vision « pragmatique » du secret médical, qui consiste ni plus ni moins qu’à exiger des médecins un partage opérationnel d’informations, au mépris de l’intérêt de leurs patients. Une régression qui signifierait le retour à la médecine pénitentiaire d’avant la réforme initiée en 1994 par Simone Veil (lire « vers la fin du secret médical pour les détenus ? », p. 56-60).

Ainsi le projet de loi pénitentiaire, tel qu'adopté par le Sénat (lire « une réforme en mode régressif majeur », p. 36-39), ne s’affranchit pas du dessein poursuivi par l'administration de soustraire, tout à la fois au débat législatif et au débat contentieux devant le juge administratif, ses méthodes d'action et les ingérences opérées dans les droits des détenus. Si bien qu'au lendemain de l'adoption du texte, Claude d’Harcourt pouvait communiquer sa « fierté » à l'ensemble des cadres de l'institution. « Nous avons toujours pensé qu'il nous revenait de savoir ce que nous voulions, qu'il s'agissait de ne pas tout attendre des autres, qu'il fallait nous mettre en route nous-mêmes, produire des résultats, éprouver des solutions, engager des expérimentations, en somme y croire pour que le politique lui-même y croit »12.

Un débat parlementaire escamoté
À l’indignité du contenu de la réforme - qui reste peu ou prou la sienne à ce jour -, le gouvernement a ajouté la forfaiture d’une déclaration d’urgence frappant son examen au Parlement. Dépossédé de l'entière mainmise sur les textes sur lesquels se basent désormais les discussions législatives, et conscient du calendrier particulier marquant les premiers pas d'application de la réforme constitutionnelle, il a eu l'indécente audace de déclarer l'urgence sur le projet de loi pénitentiaire à la veille de son débat en séance au Sénat, pendant la période de suspension des travaux du Parlement. Une procédure qui a pour effet de limiter le débat parlementaire à une seule lecture dans chaque Chambre, donc de réduire l'espace de discussion du législateur. Elle permet à la garde des Sceaux une programmation contrôlée de son agenda personnel, puisque sa candidature récente aux élections européennes l'obligera à quitter son poste au plus tard début juin. Ce qui vaut la qualification d ' « urgence de convenance », entendue à plusieurs reprises au Sénat.

Prenant connaissance avec consternation de cette décision gouvernementale, les États généraux de la condition pénitentiaire13 ont estimé cette décision « injustifiable et illégitime ». Injustifiable, car le choix d'une telle procédure apparaît fondamentalement incompatible avec le « grand rendez-vous de la France avec ses prisons » annoncé par la garde des Sceaux depuis l'été 2007 et sans cesse ajourné depuis lors. Illégitime, car comme l'avait souligné la Commission des lois, le texte gouvernemental a suscité une « déception largement partagée » (lire « ce qu'ils en pensent », p.40-44) parmi les acteurs du monde des prisons vis-à-vis d'une réforme « à droit constant », voire « en retrait par rapport au droit en vigueur ». Sachant que « la navette parlementaire est l'une des conditions de l'approfondissement du débat politique et de l'amélioration du travail législatif »14, de nombreuses voix se sont élevées contre cette urgence, relayant l'appel des États Généraux. Mais le gouvernement continue de mépriser les demandes visant à lever cette urgence, formulées par les groupes PS, PC et Vert de l'Assemblée nationale et du Sénat, mais aussi par de nombreux parlementaires de la majorité, parmi lesquels Jean-René Lecerf lui-même, Jean-Luc Warsmann (président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale), Bernard Accoyer (président de l’Assemblée nationale) et, de façon plus ambiguë, par Gérard Larcher, le président du Sénat. Aujourd'hui, le gouvernement fait valoir de manière éhontée que les dispositions du nouvel article 45 de la Constitution, qui permet aux Conférences des présidents du Parlement de s'opposer conjointement à une déclaration jugée inopportune, ne sont pas applicables.

Aussi choquante soit-elle, cette déclaration d'urgence est hélas parfaitement cohérente avec l'intégralité du processus d'élaboration du texte. Sous couvert d’un « comité d'orientation restreint » (COR) - dont la création n’avait d’autre finalité que de lui permettre de s’affranchir des principes de réforme issus des préconisations convergentes émises depuis dix ans par quantité d’instances -, le gouvernement a de fait donné carte blanche à l'administration pénitentiaire dans l’écriture du projet de loi. Mise en situation d’élaborer sa propre réforme, l’institution n’a pas manqué l’occasion qui lui était offerte. Rien n'est plus mensonger que les propos introductifs de la garde des Sceaux qui, le 3 mars, a osé dire aux sénateurs que « le projet de loi pénitentiaire a été élaboré dans un esprit de concertation ». La quasi-totalité des membres du COR, et pas seulement, parmi eux, les organisations syndicales, ont déploré l’instrumentalisation dont ils faisaient l’objet dans le cadre d’une consultation « alibi », soulignant l’écart entre leurs préconisations et le texte déposé sur le bureau du Sénat. Une telle démarche « marque l’aveu du refus » par le gouvernement « de mener un débat de fond et de changer le regard de la société sur la prison », comme le dénonce le syndicat pénitentiaire de la CGT (UGSP-CGT). Quant à la Commission nationale consultative des droits de l'homme, qui réclame une loi pénitentiaire depuis des années, elle n'a été saisie qu'en juin 2008, une fois le texte bouclé, et aucune trace de ses travaux antérieurs ne se retrouve dans le projet de loi du gouvernement (lire « Avis de la CNCDH : la "consécration des restrictions aux droits" », p.67-70).

Les députés face à leur responsabilité
Le Parlement doit « reprendre la main sur l’organisation et le régime intérieur des établissements pénitentiaires » affirmait, péremptoire, Jean-René Lecerf à l'ouverture du débat du Sénat. On sait ce qu’il advint de cette profession de foi. Elle est restée lettre morte, son auteur lui-même n'en ayant pas tiré les conséquences. Il s’agit désormais de ne plus se payer de mots. Il revient aux députés de sauver l’honneur du Parlement. En opposant une fin de non-recevoir tant à la lettre qu’à l’esprit du texte soumis à leur examen, et en s’engageant résolument dans la restauration effective de l’État de droit dans l’enceinte carcérale. Pour prétendre à une telle réforme, digne de ce nom, de la prison, ils doivent inscrire leur démarche dans le droit fil des conclusions de leur propre commission d'enquête de 2000 : « On ne peut imaginer qu'il y ait deux qualités de normes selon qu'il s'agit d'un citoyen libre ou d'un citoyen détenu. La garantie des droits est la même, le détenu n'étant privé que de sa liberté d'aller et de venir. Il ne faut pas non plus laisser l'administration pénitentiaire régir seule des atteintes à la liberté : un débat public s'impose et c'est dans le débat que peuvent être discutées des limitations ».

Le bilan des débats du Sénat dressé par le rapporteur Lecerf fournit paradoxalement quelques arguments aux députés. Sur des dispositions prévues dans le projet de loi, telle la durée maximale de placement au quartier disciplinaire : « Nous sommes passés de 45 à 30 jours de placement. Notre premier rapport était plus ambitieux, avec 20 jours pour tout le monde. C'est encore beaucoup, nous sommes les derniers de la classe. ». Ou sur des dimensions dramatiquement absentes de la réforme envisagée, telle la prévention du suicide en milieu carcéral : « On n'est pas bon et même parmi les plus mauvais d'Europe. La surveillance effrénée va à l'encontre de l'objectif poursuivi. Le rapport du docteur Albrand confirme que ce n'est pas en faisant des rondes qu'on limite le risque suicidaire. » Ou encore, sur l’un des aspects les moins contestés du projet de loi, quand il prétend s’engager résolument à réduire la détention provisoire, à favoriser les alternatives aux courtes peines d’emprisonnement et à développer l’aménagement des peines de durée moyenne : « On va faire fondre le nombre de personnes en détention provisoire grâce à l'assignation à résidence avec bracelet électronique. Les aménagements de peine seront distribués plus largement ». Très bien. Il ne reste qu’à lever l’une des ambigüités fondamentales d’un texte qui intervient dans une réalité marquée tout à la fois par une augmentation continue des peines d'emprisonnement prononcées, un allongement des durées de détention et par la faiblesse insignes des outils au service de la réinsertion. Dans un tel contexte, c'est la viabilité même des dispositions votées qui est en jeu. La garde des Sceaux a, involontairement sans doute, projeté une lumière crue sur la formidable schizophrénie qui caractérise la politique pénale en France. Une schizophrénie marquée par un nombre incalculable de discours vantant la nécessité des alternatives à l’incarcération et des aménagements de peine, et maintenant par l'augure d'une politique audacieuse en la matière. Qui restera mort-née, sauf à dégager les moyens humains et matériels, tout comme les équipements et les mécanismes de partenariat avec l'extérieur qui manquent, en effet, et depuis toujours. Il importe que les députés expriment haut et clair ce que la loi passe sous silence, et que le budget de la Justice n’a pas prévu. Ce faisant, ils pourront aller plus loin que leurs collègues sénateurs qui, restant fidèles à leur indignation de 2000, ont infligé un sérieux camouflet au gouvernement sur la question de l’encellulement individuel (lire « l’encellulement individuel des prévenus en sursis ? », p. 61-66). Par exemple, en refusant d’acter de l’impossibilité de garantir l’application du droit de tout détenu à disposer d’une cellule individuelle avant cinq ans. Donc en réduisant la période de ce nouveau moratoire.

Chacun sait que la définition par le législateur des restrictions admissibles à l'exercice des droits fondamentaux en prison et la fixation de normes de qualité, accessibles, précises et prévisibles, constituent les exigences incontournables de la réforme à initier. Et personne n’ignore que cette réforme du droit qui régit le domaine pénitentiaire, nécessairement pensée et écrite dans le langage des droits de l'homme, se fait d'autant plus pressante que la France a l’ambition de promouvoir leur valeur universelle au plan international. Il convient donc de ne plus retarder la mise en œuvre des points de réforme réclamés à l’unisson par toutes les instances nationales ou internationales de protection des droits de l’homme dans le cadre d’une politique pénale et pénitentiaire réorientée et cohérente. Inutile de tergiverser. Ce sont là les seuls éléments tangibles qui soient susceptibles d’offrir l’espoir d’une amélioration en profondeur et durable des conditions de vie et de travail derrière les barreaux. Une attente légitime de l’ensemble des acteurs du monde carcéral. Qui patientent depuis plus de dix ans. Rien ne serait plus injustifiable que de perpétuer le désastre humain et social que constitue le système carcéral de notre pays. Rien ne serait plus indécent que d’ajouter à l’« humiliation pour la République », jadis dénoncée, la honte d’une démocratie repoussant davantage l’émergence d’une prison républicaine.

Stéphanie Djian, Patrick Marest, Hugues de Suremain

1) Éditorial publié dans La lettre des Cadres de l'administration pénitentiaire. n°351, du 9 au 13 mars 2009
2) Selon l’expression, employée à moult reprises, par la garde des Sceaux, Rachida Dati.
3) Nord Eclair, Jean-René Lecerf pour une prison école de la réinsertion, 21 mars 2009.
4) Rapport au nom de la commission des Lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d’administration générale sur le projet de loi pénitentiaire, Jean-René Lecerf.
5) Rapport sur l’amélioration du contrôle extérieur des établissements pénitentiaires, Commission présidée par Guy Canivet, remis au garde des Sceaux le 6 mars 2000.
6) Assemblée nationale, La France face à ses prisons, Rapport de la Commission d'enquête sur la situation des prisons françaises, juin 2000 ; Sénat, Prisons : une humiliation pour la République, Commission d'enquête sur les conditions de détention dans les établissements pénitentiaires en France, rapport du 28 juin 2000.
7) Rapport sur l’amélioration du contrôle extérieur des établissements pénitentiaires, mars 2000, p.65
8) Assemblée nationale, La France face à ses prisons, Rapport de la Commission d'enquête sur la situation des prisons françaises, juin 2000, p.140.
9) Didier Boccon-Gibod, avocat général à la Cour de Cassation, Propos introductifs sur la prison et la loi pénitentiaire, article parue dans Revue pénitentiaire et de droit pénal, n°4, octobre - décembre 2008. Dossier « Enjeux et perspectives de la loi pénitentiaire – Première partie ».
10) Loi pénitentiaire, les enjeux, direction de l'administration pénitentiaire, juillet 2007.
11) G. Chantraine et J. Bérard, 80 000 détenus en 2017?, éd. Amsterdam, juin 2008.
12) Op. cit. La lettre des cadres de l'administration pénitentiaire.
13) Organisations regroupées dans les Etats généraux de la condition pénitentiaire : Confédération générale du travail (CGT pénitentiaire), conseil national des barreaux (CNB), Emmaüs-France, fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (FNARS), Fédération nationale des unions de jeunes avocats (FNUJA), Ligue des droits de l'homme (LDH), Observatoire international des prisons (OIP), Syndicat des avocats de France (SAF), Syndicat de la magistrature (SM), Syndicat national de l'ensemble des personnels de l'administration pénitentiaire (SNEPAP-FSU), Union syndicale des magistrats (USM).
14) Rapport du Président Jean-Jacques Hyest fait au nom de la commission des lois du Sénat sur le projet de loi constitutionnelle de modernisation des institutions de la Ve République, 11 juin 2008.

 

 

 

également au sommaire du dossier

Projet de loi pénitentiaire adopté au Sénat, une réforme en mode régressif majeur

C’est au Sénat, là même où une commission d’enquête avait qualifié en 2000 les prisons françaises d’« humiliation pour la République », que s'est tenu le premier épisode, entre les 3 et 6 mars, du débat parlementaire sur le projet de loi pénitentiaire. Il en ressort un texte qui, bien qu’abondamment amendé par les sénateurs, ne traduit pas la volonté du législateur de mettre fin à la situation, inacceptable au regard des exigences de l’Etat de droit et indécente au regard des droits de l’homme, qui caractérise notre système carcéral. Décryptage d’une série de dispositions accumulant demi-mesures, faux-semblants et régressions inadmissibles.
[...] 

 

Les acteurs du monde carcéral jugent le réforme : du dépit à l'exaspération

On a beau prêter l’oreille, aucune voix ne s’est fait entendre pour exprimer un soutien enthousiaste et sans faille au projet de loi pénitentiaire du gouvernement.1 Un comble. Attendue depuis plus de dix ans par l’ensemble des acteurs du monde des prisons, la réforme proposée ne satisfait finalement personne. Chacun, des surveillants aux travailleurs sociaux en passant par les cadres de direction, des magistrats aux avocats, des intervenants au milieu associatif extérieur, a d’abord fait une variation sur le thème de la déception. Puis de l’exaspération, face à un texte « vide », « manquant d’ambition », voire « inquiétant ». Morceaux choisis…
[...]  

1 Ces réactions datent d’avant l’examen par le Sénat.

 

Projet de loi pénitentiaire, la Commission des lois sénatoriale déçue, mais résignée

Comme la plupart des observateurs, la Commission des lois, chargée d’examiner le projet de loi pénitentiaire avant sa discussion par la Haute Assemblée, a elle aussi éprouvé une profonde déception en découvrant l’indigence du texte qui leur était présenté. Piégés par leur volonté de voter coûte que coûte cette loi tant attendue et par le souci de ne s’opposer frontalement ni à la Chancellerie ni à l’administration pénitentiaire, ses membres se sont cependant résolus à ne l’amender qu’à la marge. Retour sur le travail de la Commission, réalisé préalablement à l’examen par le Sénat.
[...]  

 

Régimes de droits différenciés

Le Sénat a accepté sans rechigner de donner une base légale à la différenciation des régimes de détention. Ce dispositif de ségrégation des personnes selon leur « personnalité » et leur « dangerosité » était l'un des points cardinaux de la réforme promue par l'administration pénitentiaire. Applicable aux prévenus comme aux condamnés, ce système fait l’objet de vives critiques tant il se révèle à l’usage un redoutable outil de restriction sélective des droits fondamentaux des détenus. Une régression phénoménale pour la sécurité juridique des personnes privées de liberté, déjà pour le moins déplorable.
[...]  

 

Vers la fin du secret médical pour les détenus?

La loi pénitentiaire était une chance unique de renforcer les droits du patient détenu et de régler les nombreux blocages et dysfonctionnements persistants malgré la réforme de 1994, qui a retiré la médecine du giron de l’administration pénitentiaire. Bien loin de cet objectif, le gouvernement tente au contraire d’imposer une vision « pragmatique » du secret médical, en exigeant des médecins un partage opérationnel d’informations, au mépris de l’intérêt de leurs patients. Une régression qui signifierait le retour à la médecine pénitentiaire d’un autre siècle.
[...]  

 

L'encellulement individuel des prévenus en sursis?

Alors que le Parlement appréhende depuis le XIXe siècle le droit à l’encellulement individuel comme un élément essentiel du respect de la dignité de la personne, la Chancellerie estime désormais qu’il « ne doit plus être considéré comme l'objectif à atteindre absolument », car « il n’est en rien démontré que ce mode d’hébergement soit conforme à la demande réelle même des détenus et à leur intérêt ». Elle n’hésite pas, pour en convaincre le plus grand nombre, à avancer des arguments plus fallacieux les uns que les autres. Les sénateurs n’ont pas été dupes. Il reste désormais à savoir si les députés adopteront la même attitude. Le gouvernement, lui, semble bien ne pas avoir dit son dernier mot.
[...]  

 

Avis de la CNCDH sur le projet de loi pénitentiaire, la «consécration des restrictions aux droits » 

Bien que saisie tardivement par le gouvernement, la Commission nationale consultative des droits de l'homme n’a pas manqué l’occasion qui lui était donnée de dénoncer vertement un projet de loi pénitentiaire qui se caractérise par son « manque général d’ambition » et qui « entérine l'approche selon laquelle l'administration pénitentiaire fait prévaloir ses nécessités propres ». Dans un Avis de décembre 2008, elle déplore ainsi la relégation à un niveau purement déclaratif de la volonté affirmée de se doter d'une loi fondamentale sur le service public pénitentiaire.
[...]  

 

Explications de votes au Sénat

A l'issue des débats des 3 au 6 mars 2009, chacune des formations politiques a été invitée à expliciter son vote. Les groupes PS, PC, Verts et RDSE (Rassemblement démocratique et social européen) se sont abstenus. Seuls les groupes UMP et Union centriste ont voté pour l'adoption du texte final. Verbatim.
[...]  

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Lundi, 15 Décembre 2008 15:40

"Saisir la réalité" (n°66)

"Saisir la réalité"
Entretien avec Jean-Marie Delarue,
contrôleur général des lieux de privation de liberté

Dedans dehors n°66, novembre 2008

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Edito

A nos lecteurs

Actu
"Saisir la réalité", entretien avec Jean-Marie Delarue, contrôleur général des lieux privatifs de liberté.
Suicides en détention : 2008, l'année critique.
Suicide d'une personne psychotique au quartier disciplinaire : La Cour européenne condamne la France.
Nouvelles réformes pénales, nouveaux tours de vis sécuritaires.
Parcours d'un paraplégique incarcéré : Handicap en souffrance

De facto
La famille d'un détenu tenue dans l'ignorance de son état critique ; Examen médical intime sous l'oeil d'un surveillant ; Enterrement définitif des grâces présidentielles ; L'Académie de médecine réclame l'application stricte et immédiate de la loi de 1994 ; etc.

Entretien
Prisons de sécurité "supermax" aux USA, la dérive disciplinaire, entretien avec Lorna Rhodes, sociologue américaine.

En droit
Le Conseil d'Etat encadre les fouilles intégrales répétées ...  ; et annule partiellement le décret sur l'isolement ; Une voie de recours ouverte pour les DPS ; Isolement abusif : la justice indemnise un détenu.        
                                                        

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"La France a rendez-vous avec ses prisons"
Rachida Dati, 11 juillet 2007

Dedans dehors, n°65, avril 2008

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Edito
Publicité mensongère

Actu
De la loi pénitentiaire à la loi... de l'administration pénitentiaire.
Nomination du contrôleur des lieux privatifs de liberté : Comment ? Qui ? Quand ?
L'enfermement après la peine désormais possible.
Conditions de détention indignes : la justice accepte d'indemniser un détenu.
Après le suicide d'un mineur, les EPM sous le feu des critiques.


De facto

Prévention du suicide défaillante au quartier disciplinaire de Nanterre ; Les effets post-traumatiques de l'isolement reconnus par le juge administratif ; l'AP mise en cause par la famille d'un jeune homme décédé à Valence ; La CNDS appelle au respect de l'éthique médicale en prison ; etc.

Témoignages
Incapacité et handicap en prison : non-assistance à personne dépendante.

En actes
Une ethnologue parmi les jeunes de Fleury : plongée effrayante dans une prison modèle.
Récidivistes : arrêt sur images ;
Chroniques du "cyclone sécuritaire" intra-muros ;
L'histoire de la prison par ceux qui la vivent ;
Présupposés et stratégies de la frénésie sécuritaire ;
Documentaire : de la prison à la liberté.

lettres ouvertes "Les visiteurs ne sont pas un exutoire !" ; "les geôles du palais de justice de Créteil" ; "bac + 8" ; "pointeur" ; "La justice ne lui a pas permis de passer les 13 derniers jours de sa vie en famille" ; "Une application de plus en plus stricte du règlement".


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Lundi, 18 Février 2008 00:00

Dossier : rétention de sûreté (n°64)

rétention de sûreté et irresponsabilité pénale
une rupture de civilisation

Dedans dehors n°64, février 2008 

 



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édito
le combat continue !

actu
Rapport du CPT : les prisons françaises en pleine dérive
Toujours pas d'isoloir en détention
Remiré Montjoly : dix détenus s'attaquent à la surpopulation
M. d'Harcourt ne digère pas "la malbouffe carcérale"
Recours contre les déclassements, transferts et rotations de sécurité : le "oui, mais" du Conseil d'Etat


de facto
La CNDS saisie de plusieurs cas de violences ; Utilisation abusive de l'UHSI de Lyon pour maintenir un tétraplégique en prison : Menottes et entraves à l'hôpital : la CNDS condamne, le Conseil d'Etat s'y refuse ; etc. 

dossier
rétention de sûreté et irresponsabilité pénale
une rupture de civilisation

Relégation perpétuelle
Vade-mecum des principales dispositions
Les perspectives inquiétantes du "modèle" allemand
Le secret médical sacrifié sur l'autel de la sécurité
Un effet dévastateur sur le moral des détenus
Remise en cause de l'irresponsabilité pénale : jusqu'où ira-t-on ?
 

lettres ouvertes
« Juliette Dodu : la honte de la République française » ;
« un transit du genre durable » ; « besoin d'un hébergement accessible en fauteuil roulant » ; « ainsi va la vie carcérale ». 

hommage à Catherine Erhel

 



loi sur la rétention de sûreté et l'irresponsabilité pénale
une rupture de civilisation

Le Parlement vient d’accepter la création de centres socio-médico-judiciaires de sûreté. Demain, si le Conseil Constitutionnel entérine l’existence de ces nouveaux lieux d’enfermement, les auteurs de crimes graves y seront retenus à leur sortie de prison pour une durée potentiellement infinie. Non pas en vertu d’un jugement sanctionnant une nouvelle infraction, mais parce que considérés comme éternellement « dangereux ». Le secret médical sera battu en brèche et le dispositif de soins en prison réorienté vers la prédiction des risques. Enfin, les personnes souffrant de troubles mentaux comparaîtront devant des juridictions pénales, qui pourront leur imposer hospitalisation d'office et mesures de sûreté. C’est ainsi que notre pays s’apprête à rompre avec les principes affirmés dans la déclaration de 1789 et à renoncer aux valeurs qui fondent sa tradition humaniste.

Après la loi sur les peines planchers votée l’été dernier qui mettait à mal le principe d’individualisation de la peine, le Parlement vient d’adopter, une fois encore en urgence, un texte qui foule aux pieds les principes fondamentaux de notre droit et, au-delà, les valeurs qui fondent notre tradition humaniste. Une loi fourre-tout, où coexistent l’enfermement après leur peine et pour une durée potentiellement infinie d’auteurs de crimes graves, au seul titre qu’ils auront été estimés dangereux ; un volet sur le secret médical qui, outre qu’il le bat en brèche, réoriente tout le dispositif de soins en prison vers la prédiction des risques ; et une réforme de l’irresponsabilité pénale permettant aux juridictions de faire non seulement comparaître des personnes souffrant de troubles mentaux, mais aussi de les hospitaliser d’office et de leur imposer des mesures de sûreté.

Rupture
Notre système juridique repose sur quelques principes séculaires simples : « Nul ne peut être arbitrairement détenu » ; « Il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre » ; « La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires » ; « Nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée ». Ces principes sont inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dans la Constitution française et dans le Code de procédure pénale. Ils sont le fruit de deux siècles de réflexions et d’avancées en matière pénale, dont la dernière étape fut l’abolition de la peine capitale. Celle-ci n’a pas seulement permis l’abandon d’un châtiment barbare, elle a eu le bienfait inestimable de ne plus déposséder un seul condamné, même coupable des actes les plus insoutenables, de l’espoir de recouvrer un jour la liberté après avoir « payé sa dette ». En quelques mois, ces principes viennent d’être réduits à néant. Car, comme le souligne l’avocat Thierry Lévy1, « enfermer les criminels sexuels […] après l’expiration de leur peine, juger les fous, ce n’est pas punir un individu libre et responsable avec l’espoir de le ramener dans la communauté humaine, c’est tenter de prévenir un danger ou un risque sans considérer la réalité de la faute et l’intention de la commettre. Cela revient à voir dans chaque personne une menace, la cause potentielle d’un dommage, et à la traiter comme une chose ou un animal. » En ce sens, parce qu'elle implique un renoncement à assumer collectivement la responsabilité de ce risque et qu'elle confie au système médical la charge d'assurer matériellement la mise à l'écart de certains individus, la loi entraîne une profonde mutation de notre organisation sociale.

Régression de la sûreté et de la liberté
L'application du principe de précaution à la liberté individuelle vient en effet altérer gravement la relation entre l'individu et le groupe social telle qu'elle est conçue dans notre philosophie politique. La balance entre les nécessités de l'ordre public et la sauvegarde des libertés personnelles constitue le paradigme de notre organisation républicaine. Or, la création des centres de rétention de sûreté implique clairement que l'on renonce à appliquer ce principe d'équilibre à une partie de nos concitoyens, dans la perspective illusoire d'assurer au plus grand nombre une protection maximale. C’est ainsi que Rachida Dati a défendu le projet de loi à l’Assemblée nationale, en affirmant : « La rétention de sûreté, c'est la sûreté de tous au prix de la liberté de quelques-uns ». C’est oublier que, comme l’ont rappelé récemment deux magistrats2, « la sûreté n’est nullement le droit d’être protégé par l’État contre les agressions des particuliers ». C’est à l’inverse « une garantie des individus contre l’arbitraire du pouvoir et de ses agents », « c’est le droit de ne pas être inquiété par les agents publics pour des actes qui n’auraient pas été préalablement prohibés par la loi, c’est la certitude de ne pouvoir être jugé que conformément aux règles de procédures pénales en vigueur et de n’encourir que des peines prescrites par la loi ». Un droit considéré depuis 1789 comme « naturel et imprescriptible ». Comme l’est également la liberté. En privant de cette dernière certains de ses membres, non plus à raison d'un fait établi mais en vertu uniquement de l'éventualité d'un acte, notre société en vient à accepter d'exposer ceux-ci à l'arbitraire d'un pronostic, tant il est vrai qu'aucune prédiction, même médicale, ne peut jamais fonder une certitude. Que notre pays accepte que des décisions de justice puissent être intrinsèquement entachées d'arbitraire témoigne d'une régression fondamentale dans la valeur qu'il accorde à la liberté.

Juristes, psychiatres, défenseurs des droits de l’homme se sont exprimés contre un tel égarement. Loin de les entendre, le gouvernement n’a eu de cesse d’invoquer les attentes des victimes et, plus largement, « des Français dans leur ensemble ». Il revient désormais au seul Conseil constitutionnel la lourde charge de valider, ou non, la nouvelle « politique de civilisation » qui nous est proposée. Une responsabilité historique.

Stéphanie Coye et Hugues de Suremain

(1) « Loi pénale : l’escalade de Sarkozy », Le Monde, 29 août 2007.
(2) Gilles Sainati et Ulrich Schalchli,
La décadence sécuritaire, La Fabrique, 2007.

 

 

Au sommaire du dossier également :

relégation perpétuelle

Le Parlement a voté en urgence une loi qui consacre la création de nouveaux lieux d’enfermement appelés à accueillir certains détenus en fin de peine. Ces centres de rétention de sûreté, loin de pouvoir s’inscrire dans une logique de soins, porte en germe le risque d’une relégation perpétuelle. Comme en témoigne l’application de ce type de mesures en Allemagne et aux Pays Bas.

"La réinsertion est une valeur à protéger, non à miner" rappelle le Comissaire aux droits de l'homme

Vade-mecum
La loi relative à la rétention de sûreté a créé deux nouvelles mesures de contrôle après la peine, la « rétention de sûreté » et la « surveillance de sûreté ». À l'image d
e nos Guide du prisonnier et Guide du sortant de prison, à savoir sous forme de questions-réponses, nous vous présentons ces dispositions, et notamment celles qui vont s’appliquer dès la publication de la loi, sous réserve qu’elle soit validée par le Conseil constitutionnel.
 

Les dispositions applicables aux personnes condamnées avant la loi

les perspectives inquiétantes du "modèle" allemand
Un des arguments du gouvernement cité à l’appui de l’introduction en France de la rétention de sûreté est l’existence de cette mesure dans d’autres pays, et notamment en Allemagne. L’examen de la façon dont le dispositif a évolué ses dernières années outre-Rhin et des conditions dans lesquelles la mesure est exécutée font pourtant craindre le pire.
 

un système pénal très différent du nôtre

le secret médical sacrifié sur l'autel de la sécurité
En plus d’instaurer une rétention de sûreté et de réformer l’irresponsabilité pénale, la loi qui vient d’être adoptée bat en brèche le secret médical, en imposant désormais aux personnels soignants de signaler tout « risque sérieux pour la sécurité des personnes » dont ils auraient connaissance. Une altération inadmissible des droits du malade détenu que la future loi pénitentiaire pourrait bien entériner. 

le corps médical très inquiet

"un effet dévastateur sur le moral des détenus"
La loi sur la rétention de sûreté et les discours qu’elle a véhiculés sur les « personnes irrécupérables » suscitent détresses et inquiétudes chez les détenus et leurs proches. Au point que, face à la perspective d'une libération toujours plus incertaine et lointaine, certains prisonniers s'interrogent sur leur propre capacité à se réintégrer et sur l'utilité de leurs efforts. Extraits de courriers reçus...

Remise en cause de l'irresponsabilité pénale
jusqu'où ira-t-on ?

La velléité du gouvernement d’en finir avec la notion d’irresponsabilité pénale au nom de l’intérêt des victimes ne laisse pas d’inquiéter. Même si la portée de la loi qui vient d’être votée a été réduite par le Conseil d'État, elle consacre la pénalisation des actes commis par des personnes atteintes de troubles mentaux, dont la conséquence première est leur incarcération massive. Une double évolution qui divise la communauté psychiatrique. 

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