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sommaire
édito
requiem pour la réinsertion
actu
contrôle
des prisons, de la parole aux actes ; Baumettes : qu'a fait la police ? ;
intervention violente au quartier des mineurs de Chambéry ; lenteur et défaillances
de l'inspection pénitentiaire ; Médiateur en prison : ne pas se payer de mots
de facto
extension
du domaine pénitentiaire
statistiques pénitentiaires
dossier
vieillir et mourir en prison
avec Hilde Tubex, criminologue ; Cécile
Brunet-Ludet et Marie Suzanne Pierrard, juges de l'application des peines ;
Philippe Guivarch, médecin ; Aline Desesquelles, statisticienne.
témoignages
la
cantine : vente forcée pour clientèle captive.
en droit
suicides
en détention : l'administration prise en faute.
en actes
prison,
ma colère !
lettres ouvertes
Quelle réforme vaut
la peine ?
dossier
vieillir et mourir en prison
"En
vingt ans, le nombre de détenus âgés de plus de 60
ans a été multiplié par cinq", constatait
en 2000 le rapport de la commission d’enquête du Sénat
(1). Quatre ans après, le vieillissement s’est amplifié
avec ses conséquences dramatiques, sans que jamais les peines insensées
qui en sont la cause ne soient remises en question. Se dirige-t-on, comme
le craignaient les sages du palais du Luxembourg, vers une sinistre "prison-hospice"
?
Le 24 mai
2004, lors de la réunion de la commission de surveillance
de la maison d’arrêt de Dijon, l’aumônier de la
prison fait part de son souhait de voir installés "des
bancs dans les cours de promenade destinés notamment aux personnes
âgées". Le directeur répond négativement
à cette suggestion en avançant deux raisons. D’une
part, "leur installation dans la cour très petite enlèverait
de l’espace pour marcher". D’autre part, "compte
tenu des motifs d’incarcération des personnes âgées,
on constate que ces dernières ne sortent pas en promenade".
Emue par cette situation, Mme le procureur général demande
"s’il ne serait pas possible de rassembler les personnes
âgées dans une cour de promenade ou de créer des horaires
spécifiques à leur intention". A quoi le directeur
répond que "les promenades s’effectuent par secteur
de détention" et que "créer des horaires
à la carte engendrerait des jalousies, d’autant que ces détenus
sont mal perçus par leur congénères".
suite1
Des peines
insensées
Cet instructif dialogue permet de pointer les problèmes essentiels
liés à la détention des personnes âgées.
Elles sont d’abord dans un état physique qui rend compliqué,
si ce n’est impossible, l’accès à tout ce qui
rend la vie en détention moins pénible : la promenade ici,
faute de pouvoir s’asseoir. Elles font ensuite partie, pour une
large part d’entre elles, d’un groupe de détenus à
qui leurs codétenus rendent la vie particulièrement difficile
: les délinquants sexuels. Ainsi, elles cumulent la faiblesse liée
à leur âge avec le stigmate accolé à leur infraction.
Enfin, il est très délicat, pour des raisons qui tiennent
sans doute autant aux susceptibilités évoquées ici
par le directeur qu’à l’organisation de la prison dans
son ensemble, avec ses cellules, ses étages, et ses escaliers,
d’aménager la prison pour en faire un séjour vivable
pour les personnes âgées. Comme l’explique le docteur
Stéphane Guivarch, qui exerce à la prison de Caen, "plus
encore que des problèmes de santé particuliers, c’est
la vie carcérale qui ne [leur] convient pas".
Lorsque l’affaiblissement tourne en une situation de dépendance,
l’inconfortable devient insupportable. Le docteur Laurence Laplace
l’a exprimé avec force : "ne pas pouvoir se laver,
manger correctement, devoir se déplacer à quatre pattes,
ou être à la merci d’un autre détenu peu scrupuleux
portent atteinte à la dignité de l’homme".
Mais au nom de quoi de tels maintiens en détention sont-ils justifiés?
En matière
de réinsertion, la vieillesse ruine l’intérêt
supposé de la prison. "Si un séjour en détention
peut avoir un sens, c’est bien pour préparer une autre vie
à l’extérieur", explique Marie-Suzanne Pierrard,
juge de l’application des peines au tribunal de Créteil.
Ce que la prison offre de moins destructeur, le sport, l’enseignement,
la formation professionnelle, n’a pas de sens pour une personne
de 70 ans. Plus encore, , quel est l’intérêt d’une
préparation à la sortie si la prison enferme jusqu’à
l’approche de la mort ? Certains prétendent faire de la prison
un lieu d’accueil moins inadapté aux personnes âgées,
en y mettant des ascenseurs, en créant des accès aux douches
qui ne nécessitent pas de franchir une marche, en aménageant
les cellules pour y mettre des fauteuils roulants. Mais ce que masquent
de tels cache-misère, c’est l’absence de signification
d’une peine infligée à quelqu’un qui va vers
la fin de sa vie.
Au fond chacun sait
que les personnes âgées qui restent en prison ne doivent
pas leur sort à l’espoir placé dans leur amendement
mais dans la nécessité revendiquée de protéger
la société. Pour la plupart, elles ont été
condamnées pour des crimes, souvent à caractère sexuel
(2), et les autorités ne manquent pas une occasion de manier auprès
de l’opinion le spectre menaçant de la récidive. Pourtant,
que montrent les recherches en la matière ? Annie Kensey, sociodémographe
à la direction de l’administration pénitentiaire,
a étudié le taux de récidive des personnes sorties
de prison en 1982 après une condamnation à une peine de
trois ans de prison ou plus (3). L’examen couvre une période
de quinze ans. Parmi les personnes initialement condamnées pour
un crime sexuel, 7% ont de nouveau eu affaire à la justice et,
pour 2% d’entre elles, pour le même type d’infraction
que celui pour lequel elles avaient été déjà
été condamnés. Les personnes condamnées pour
homicide volontaire ont le même taux de récidive, et 1% d’entre
elles sont de nouveau condamnées pour la même infraction.
Une autre étude, de la même chercheuse et de Pierre Tournier,
directeur de recherche au CNRS, a observé sur cinq ans le parcours
des personnes sorties de prison en 1997 (4). En 2002, aucune personne
initialement condamnée pour homicide volontaire n’a de nouveau
été condamnée à une peine de réclusion
criminelle, contre 1% des personnes condamnées pour un crime sexuel.
On aimerait savoir, parmi ces quelques récidivistes, quelle est
la proportion de personnes ayant été libérées
après 60 ou 70 ans. Il est possible, et même probable, que
les chiffres soient encore plus bas. Les exceptions sont dramatiques,
mais ne doivent pas être opposées à un fait incontestable
: la plupart des criminels, notamment sexuels, ne récidivent pas.
Prétendre que, pour la protection de la société,
ils doivent tous purger des peines de plus en plus longues relève
de la démagogie.
suite2
Démagogie
pénale, mesures humanitaires
Des peines qui n’ont pas de sens pour des gens qui ne sont, pour
la plupart, pas ou plus dangereux : le nombre de détenus âgés
devrait suivre une rassurante pente descendante. Il n’en est rien.
En France, le nombre de personnes incarcérées de plus de
60 ans a été multiplié par deux en dix ans. Au 1er
juillet 2004, les prisons françaises en abritaient plus de 2000.
La criminologue Hilde Tubex expose les raisons de cette croissance : "l’augmentation
des longues peines", "la baisse de l’application
de toutes sortes de libération anticipée", "la
pression des opinions publiques" à la suite de grandes
affaires constitue le terreau où se développe le vieillissement
de la population pénitentiaire. Est-il possible d’inverser
la tendance ? La dimension européenne du phénomène,
et l’importation croissante de théories et de pratique pénales
venues d’outre-Atlantique rendent Hilde Tubex pessimiste. D’autant
que, selon Cécile Brunet-Ludet, juge de l’application des
peines, c’est au cœur même de la justice que naît
le problème : "dans l’émotion du procès,
devant des actes très graves, et devant la douleur de la victime,
il est très difficile de faire apparaître qu’une très
longue peine infligée à une personne déjà
âgée n’est pas toujours adaptée".
Les peines de sûreté, explique-t-elle, sont le moyen par
lequel une cour d’assises se rassure et croit rassurer la société.
Qu’un aménagement de peine donne lieu, depuis 2000, à
un débat contradictoire au cours duquel le procureur s’exprime,
puis peut faire appel, n’y change pour l’heure rien. Et ce
n’est pas la récente proposition de loi de Thierry Mariani,
visant à placer les détenus de plus de 70 ans sous surveillance
électronique, qui modifiera la situation. Le député
a pris soin d’exclure de la mesure les criminels et les auteurs
de certains délits, notamment sexuels.
Cette politique débouche pourtant, en fin de compte, sur des catastrophes.
Des personnes incarcérées alors qu’elles sont grabataires,
alors qu’elles sont gravement malades. Des personnes qui meurent
en prison ou qui ne sortent que pour mourir. Des familles voient partir
un proche et, six mois plus tard, revenir "un cercueil",
témoigne la fille d’un vieil homme décédé
au printemps dernier à l’hôpital de Fresnes. Et de
poursuivre : "Comment faire le deuil d’une personne qu’on
n’a pas pu voir ? Je resterai marquée au fer rouge."
C’est pour éviter ces situations tragiques qu’a été
votée, en 2002, la loi sur la suspension de peine, qui rend possible
la libération de personnes dont l’état est jugé
incompatible avec la détention ou dont le pronostic vital est engagé.
Cette "excellente loi", selon les mots de Marie-Suzanne
Pierrard, permet régulièrement de faire sortir des grands
malades. Elle est encore appliquée de façon inégale,
et le repérage par les médecins et les personnels pénitentiaires
des détenus devant en bénéficier demande encore à
être amélioré. De même, comme l’explique
Mme Pierrard, des "repères de jurisprudence"
doivent être fixés qui permettent d’accorder des mesures
de suspension à des malades dont le pronostic vital est engagé
sans que leur mort soit certaine, et à des personnes dont l’état
n’est pas compatible avec la détention sans qu’elles
soient gravement malades.
L’aménagement en urgence des peines des personnes âgées
est évidemment de la plus haute nécessité. A la douleur
de la victime succède la compassion pour le vieillard. Mais une
telle alternance ne saurait être au fondement d’une politique
pénale. Le problème posé à la société
par les crimes les plus graves est suffisamment sérieux pour ne
pas être discuté exclusivement en maniant la peur et en stigmatisant
la monstruosité présumée des coupables. Il mériterait
que soit faite l’analyse des chiffres et des facteurs de la récidive.
Si, comme les travaux d’Annie Kensey et de Pierre Tournier tendent
à le montrer, l’octroi d’une libération conditionnelle
fait chuter la probabilité de la récidive, la protection
de la société même passe par la promotion de telles
mesures. Le débat public ne devrait pas porter sur l’allongement
sans fin des peines de sûreté, mais sur la manière
dont la prise en charge, notamment psychiatrique, pourrait faire baisser
encore le faible taux de récidive.
Faire en sorte que les prisons ne soient pas, pour les personnes âgées,
des lieux où leur dignité s’abîme au fil de
la dégradation de leur santé ou de la perte de leurs forces
est à l’évidence une tâche indispensable. Permettre
à ceux dont l’état de santé est très
dégradé de sortir de prison sans condition est une mesure
humanitaire qui ne pourra qu’être saluée. Le vieillissement
de la population carcérale paraît parfois tristement inéluctable,
à l’heure où le chef de l’Etat a de nouveau
enfourché le cheval de bataille de l’insécurité
et de la récidive. Il le sera tant que perdurera le vide insensé
de la réflexion politique sur les longues peines, la dangerosité
supposée de ceux à qui elles sont infligées et leur
intérêt, in fine, pour la société.
Jean Bérard
notes
(1) Sénat, Prisons, une humiliation pour la République,
juin 2002.
(2) Au 1er juillet 2004, sur les 1406 hommes de plus de 60 ans en détention
et condamnés, 905 l’avaient été pour viol et
agression sexuelle, dont 828 sur mineur, et 163 pour meurtre ou assassinat.
(3) Annie Kensey, Longues peines, quinze ans après, Cahiers de
démographie pénitentiaire, février 2004.
(4) Annie Kensey et Pierre Tournier, La récidive des sortants de
prison, Cahiers de démographie pénitentiaire, mars 2004.
interviews
Le
vieillissement, effet de la démagogie pénale
L’allongement des peines engendre un vieillissement de la population
carcérale à l’échelle de toute l’Europe.
Le durcissement législatif, souvent consécutif à
des affaires très médiatiques, se nourrit de la peur et
de l’ignorance des données scientifiques sur les problèmes
de récidive et de réinsertion. Une démagogie qui
rend pessimiste Hilde Tubex, enseignante de criminologie
à l’université de Bruxelles, sur les possibilités
d’infléchissement de cette tendance.
l’aménagement
de peines… insensées
Cécile Brunet-Ludet et Marie-Suzanne Pierrard
sont juges de l'application des peines au tribunal de Créteil.
En charge des détenus de l’hôpital de Fresnes, elles
sont au cœur des problèmes liés à la présence
en prison de personnes âgées et malades. Elles passent ici
en revue les difficultés engendrées par l’application
de la loi sur la suspension de peine, et proposent des changements législatifs
qui permettraient une meilleure prise en compte des cas d’urgence
et, plus généralement, du vieillissement de la population
carcérale.
"Je resterai marquée au fer rouge."
Nathalie R., fille d’un détenu décédé
en juin 2003 à Fresnes (Val-de-Marne).
"Le 2 janvier 2003 à 16 heures, mon père, 75 ans, se
présente à la maison d’arrêt de Mont-de-Marsan
pour purger une courte peine d’incarcération. Vers 19 heures,
quelqu’un frappe à notre porte. A notre grande surprise,
c’est mon père. Il n’avait pas sa carte d’identité
sur lui, alors ils l’ont mis dehors pour qu’il aille la chercher.
Résultat : des heures de marche à pied dans la nuit et le
froid…"
"Ils ne vont pas sauter par-dessus les murs !"
La prison n’est pas adaptée à la vie et à la
prise en charge des personnes âgées. Mais les lenteurs de
l’application de la loi sur la suspension de peine et la difficulté
à trouver des alternatives et des structures d’accueil adaptées
entraînent bien souvent leur maintien en détention. Inutile
pour la société et désastreux pour eux-mêmes
comme pour leurs proches : tel est le diagnostic porté par le docteur
Stéphane Guivarch qui exerce à la
maison d’arrêt et au centre de détention de Caen (Calvados).
Témoignage "Faut-il être mort
pour obtenir une suspension ?"
Décision de la juridiction régionale
de la libération conditionnelle de Douai. 5 avril 2004 :
Malgré l’état de santé, une suspension non
opportune
"Attendu que les conclusions concordantes des experts mettent en
évidence la gravité de l’état de santé
de L.C. dont le pronostic vital est engagé au sens de l’article
720-1-1 du Code de procédure pénale ; que toutefois, il
ressort de l’enquête diligentée auprès de l’amie
susceptible d’accueillir L.C. que celle-ci, mère du codétenu
de L.C. a certes pu correspondre avec lui depuis 1999 mais ne l’a
rencontré qu’une seule fois en décembre 2003 à
l’occasion d’une permission de sortir ; qu’elle exprime
clairement auprès de la conseillère d’insertion et
de probation le 6 août 2003 ses sentiments amoureux mais n’a
à aucun moment évoqué les problèmes de santé
graves affectant L.C. nécessitant en réalité un suivi
médical rigoureux, non à H. [son lieu de résidence],
mais à Lille, en services spécialisés ; que surtout
elle n’est pas avisée des perspectives vitales de son ami.
Que dans ces conditions, l’hébergement proposé n’est
pas compatible avec la situation personnelle de L.C. qui connaîtra
rapidement des difficultés majeures de tous ordres et peut au regard
des éléments de personnalité se mettre en danger
et mettre en danger autrui ; que nonobstant l’état de santé
de L.C., il n’est pas opportun en l’état de lui accorder
une mesure de suspension ou de libération conditionnelle."
La prison
dégradante
Les personnes détenues sont plus souvent touchées par le
handicap que le reste de la population. Le temps passé en détention
accroît le nombre de difficultés et engendre des incapacités
spécifiques dont la fréquence augmente avec l’âge.
Telles sont les conclusions de l’enquête Handicaps Incapacités
Dépendance (HID) réalisée en 2001 dans une trentaine
d’établissements pénitentiaires et coordonnée
par Aline Désesquelles, qui dirige la division
des enquêtes et études démographiques à l’INSEE
(Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques).
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