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sommaire
édito
préfabriqué carcéral
actu
portes fermées en centres de détention : la réinsertion aux oubliettes
de facto
pratiques religieuses sanctionnées, menace illégale de sanction disciplinaire, suicides à Amiens
chiffres
dossier
rapport
CNDS :
des pratiques archaïques et médiévales
avec Tassadit Imache, membre de la CNDS.
témoignages
enfermer et (ré)insérer : le dilemme pénitentiaire
en droit
le choix carcéral : l'administration face à ses obligations
en actes
lettres ouvertes
dossier
rapport
CNDS :
des
pratiques archaïques et médiévales
La Commission nationale de déontologie de la sécurité
(CNDS) a rendu public son troisième rapport annuel le 6 mai 2004.
Il contient onze décisions relatives à l’administration
pénitentiaire. Une nette augmentation puisque l’année
précédente, cette autorité administrative indépendante
chargée de "veiller au respect de la déontologie
par les personnes exerçant des activités de sécurité
sur le territoire de la République" n’avait eu
à connaître que d’un cas en prison. En attirant l’attention
sur les abus et les dysfonctionnements présents dans le quotidien
carcéral, la CNDS remet à l’ordre du jour la nécessité
d’un contrôle extérieur des prisons françaises.
"Depuis sa mise en place en 2001, la CNDS est chaque
année, et toutes administrations confondues, de plus en plus saisie.
Sa notoriété et sa légitimité se construisent
au fil du temps et expliquent en partie ce phénomène",
analyse Tassadit Imache, membre de la Commission. Dans son rapport 2003,
l’instance a rendu soixante-dix avis, contre une quarantaine l’année
précédente. Et l’administration pénitentiaire
n’est pas en reste. Onze avis la concernent en 2003, contre un seul
en 2002. Les conditions de détention aggravées par la surpopulation
n’y sont certes pas étrangères. Mais ce que relève
surtout la CNDS est la subsistance de "pratiques archaïques".
Grâce à ses larges pouvoirs d’investigation (visites,
auditions, accès à tous types de documents), elle a pu enquêter
à propos de faits parfois graves sur lesquels des parlementaires
– seuls compétents avec le Défenseur des enfants pour
la saisir – avaient attiré son attention.
suite1
Le recours
abusif à certaines pratiques
"Extrêmement musclée avec usage de la force".
C’est par ces mots que la CNDS qualifie une fouille à la
maison d’arrêt des Baumettes (Bouches du Rhône). Monsieur
C. avait dû s’y soumettre dans les douches. Ce qui amène
la Commission à recommander "une stricte application des
dispositions de la circulaire du 14 mars 1986 relative aux fouilles de
détenus, quant aux conditions et lieux". A la maison
d’arrêt de Maubeuge (Nord), ce sont des pressions sur des
détenus qui ont été relevées. Trois détenus
ont témoigné. Monsieur Z., par exemple, a déclaré
: "Le premier surveillant me [faisait du chantage] pour
que je dénonce [ceux qui avaient] un portable ou du cannabis.
Sinon il [rejetait] les demandes (permission, conditionnelle)".
Deux des trois témoignages ont été "confirmés
par des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire".
Réponse de la CNDS : il faut "s’interdire de chercher
des renseignements en exerçant des pressions et manœuvres
sur les détenus". Enfin, "la place excessive
donnée au quartier disciplinaire dans la gestion de la détention"
engendre des pratiques que Tassadit Imache qualifie "d’archaïques".
Ainsi, à la maison d’arrêt des Baumettes, le même
Monsieur C. a dû se présenter devant la commission de discipline
avec tout son paquetage. Pour la CNDS, cela "laisse préjuger
de la sanction de la commission de discipline, ce qui […] semble
ne pas tenir compte du caractère contradictoire de la procédure
disciplinaire. Elle préconise donc que l’administration pénitentiaire
renonce à cet usage."
Au-delà des situations d’abus, la CNDS s’applique à
imposer à l’administration un certain nombre de procédures
qui garantiraient plus de transparence dans la prise de décision.
Ainsi, pour Tassadit Imache, "il est nécessaire de développer
le recours à l’écrit". A deux reprises,
la Commission a ainsi rappelé que "l’intervention
d’un agent masculin en maison d’arrêt de femmes doit
être strictement réglementée [et] mentionnée
dans le registre de nuit". De même, dans le cas d’un
détenu ayant subi des violences de la part d’un surveillant
à la maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône
(Rhône), elle recommande que soit tenu "un état
précis des demandes de changement de poste", et ce afin
de remarquer si "un fonctionnaire [cherche] à
être régulièrement avec un détenu que ce soit
pour l’aider ou le brimer". Surtout, la CNDS préconise
la création d’un "véritable dossier pénitentiaire"
comportant "des informations extensives sur chaque détenu",
notamment son passé en détention, des avis médicaux
et psychologiques, des informations judiciaires. Selon Tassadit Imache,
"la culture de l’écrit permet de rendre visible
l’existence des personnes incarcérées et de leur accorder
un suivi plus individualisé, seul garant de leur réinsertion".
Mais aussi de limiter les risques d’actes auto-agressifs. Sur les
onze saisines examinées en 2003 par la Commission, six concernent
des décès, dont cinq suicides. Or, en enquêtant sur
la mort de deux mineurs à la maison d’arrêt de Lyon-Saint-Paul
(Rhône), qui avaient mis le feu à leur matelas le 26 novembre
2002, la CNDS a été surprise de constater que le directeur
de l’établissement ne connaissait pas les antécédents
pyromanes de l’un des mineurs. Pour la Commission, la prévention
du suicide passe par une meilleure connaissance des personnes dont l’administration
pénitentiaire a la garde. D’où une attention particulière
demandée par ailleurs lors des premiers jours de détention,
"situation de frustration et d’oisiveté [comportant]
un risque de violence et de vulnérabilité".
suite2
Une première
brèche dans l’édifice
"Au-delà de l’affaire particulière pour laquelle
nous sommes saisis, il s’agit d’interpeller l’administration
sur des situations générales et de faire bouger les choses
peu à peu", explique Tassadit Imache. Et d’ajouter
: "Le ministère de la Justice manifeste de l’intérêt
pour nos travaux", même s’"il nous est
parfois objecté que des circulaires existent déjà
en réponse à nos propositions". Dans ce cas, "il
resterait à les réactiver, à en rappeler l’existence
aux établissements pénitentiaires !". Concernant
les suicides, le garde des Sceaux a ainsi plusieurs fois affirmé
sa volonté de mettre en œuvre "certaines propositions
figurant dans le rapport [Terra]" (1). De même, en ce
qui concerne les fouilles, il a demandé qu’une note soit
rédigée. Dans un seul cas, l’absence de réponse
de la Chancellerie suite aux recommandations qui lui avaient été
adressées le 24 novembre 2003 a déclenché l’unique
réaction possible de la CNDS : la publication anticipée
de l’avis au Journal officiel, le 6 avril 2004, alors même
qu’il aurait dû rester secret jusqu’à la publication
du rapport annuel. Un pouvoir restreint en cas de silence de l’administration
concernée qui montre les limites de l’action de la CNDS.
Elle n’a pas la capacité "d’interférer
dans une procédure judiciaire". Pas de pouvoir de sanction
non plus. Ce qui fait d’elle "une vigie impuissante [et]
un baromètre précieux", selon Piotr Smolar,
journaliste au Monde. Si ses "investigations n’ont
pas été entravées par l’administration",
comme l’affirme Tassadit Imache, "il n’est pas facile
de venir enquêter plusieurs mois après les faits. Les détenus
sont transférés, les personnels mutés".
D’autant que les résistances culturelles restent fortes :
"venir dans un établissement pénitentiaire pour
procéder, en toute indépendance, à l’audition
d’un détenu constitue un événement : ce n’est
ni la culture, ni la pratique en prison", explique-t-elle. Malgré
tout, la CNDS "peut, contribuer à ce que fasse son chemin
l’idée que la parole d’un détenu peut être
entendue, prise en compte". Ce qui n’est pas rien. Madame
C., mère d’un détenu des Baumettes à propos
duquel la Commission a rendu un avis, raconte : "A partir du
moment où il a été auditionné par cette instance,
le comportement de mon fils a complètement changé. Il avait
enfin été entendu, respecté, cru, ce qui était
fondamental pour lui."
suite3
Multiplier
"les regards extérieurs"
Au cœur de ses recommandations, la CNDS place la nécessité
de multiplier "les regards extérieurs […] derrière
les murs". Que ce soit par la désignation d’un
délégué du médiateur de la République
qui, dans chaque établissement, serait chargé de "régler
les litiges entre l’administration et les détenus",
ou par l’intervention d’un "personnel gradé
et extérieur aux faits" pour la préparation des
dossiers examinés par la commission de discipline. La nécessité
d’un contrôle extérieur n’est pas une nouveauté.
Une résolution du Parlement européen du 17 décembre
1998 (2) demandait déjà que chaque Etat membre se dote d’un
"organe de contrôle indépendant auquel les détenus
puissent s’adresser en cas de violation de leurs droits".
De même, Le protocole facultatif à la Convention contre la
torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants,
adopté le 18 décembre 2002 par l’Assemblée
générale des Nations-Unies invite les Etats à mettre
en place un ou plusieurs "mécanismes nationaux de prévention
indépendants", chargés "d’examiner
régulièrement la situation des personnes privées
de liberté", afin "d’améliorer
le traitement et la situation des personnes privées de liberté"
et de "prévenir la torture et autres peines ou traitements
cruels, inhumains ou dégradants". Un protocole que la
France n’a toujours pas ratifié. Le rapport du premier président
de la Cour de cassation, Guy Canivet, remis au garde des Sceaux le 6 mars
2000 (3), insistait pourtant sur les insuffisances du contrôle des
prisons françaises. D’où sa proposition de mettre
en place un mécanisme reposant sur trois organes : un contrôleur
général des prisons, un corps de médiateurs des prisons
et, enfin, des délégués de ces médiateurs.
Les abus que la CNDS relève dans son rapport 2003 rappellent l’urgence
d’une réforme en ce sens. Et le renforcement de l’efficacité
du contrôle qu’elle exerce passe sans doute par la rédaction
d’un code de déontologie qui fixerait les limites dans lesquelles
les personnels de surveillance doivent exercer leurs fonctions. Le projet
d’un tel code, présenté le 8 juillet 1999 puis abandonné
à la faveur de discussions sur une loi pénitentiaire devenue
hypothétique, mériterait peut-être d’être
remis à l’ordre du jour pour que l’institution carcérale
fasse enfin son entrée dans l’Etat de droit.
Julien
Moriceau
notes
(1) Jean-Louis Terra, La prévention du suicide des personnes
détenues, rapport remis aux ministres de la Justice et de
la Santé le 10 décembre 2003.
(2) Parlement européen, Résolution sur les conditions
carcérales dans l’Union européenne : aménagements
et peines de substitution, 17 décembre 1998.
(3) Guy Canivet, rapport sur L’amélioration du contrôle
extérieur des établissements pénitentiaires,
La Documentation française, 2000.
interviews
Extraits
du rapport CNDS
Des
abus perdurent
Tassadit Imache est membre de la Commission nationale
de déontologie de la sécurité (CNDS). A l’occasion
de visites dans les prisons françaises, elle a constaté
la détérioration des conditions de détention engendrée
par la surpopulation et la survivance de pratiques d’un autre temps.
L’usage abusif de la fouille à corps et du quartier disciplinaire
est l’un des révélateurs d’une administration
plus obnubilée par les impératifs de sécurité
que par la réinsertion des personnes dont elle a la charge.
Suicides à
Tarbes : le quartier disciplinaire en accusation
Quatre personnes se sont suicidées à la maison d’arrêt
de Tarbes (Hautes-Pyrénées) au cours de l’année
2002, dont trois au quartier disciplinaire. Dans un avis du 24 mai 2004,
la Commission nationale de déontologie de la sécurité
(CNDS) revient sur deux de ces décès. Elle met en cause
le recours trop systématique au placement en cellule disciplinaire
et la politique des transferts pour "désengorgement".
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