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sommaire
édito
moins
de délits... plus de détenus
actu
dénouement
de la prise d'otage à Moulins : déferlement de violences
proposition de loi sur la récidive : fuite en avant des parlementaires
de facto
Conseil
d'Etat : pas d'urgence pour l'isolement ; maintenu au mitard après une
tentative de suicide ; prison-asile : l'aggravation continue...
dossier
prison
:
peine du pauvre, pauvre peine
avec Serge
Paugam, Anne-Marie Marchetti, sociologues ; Charlotte Vanneste, Philippe Mary,
criminologues ; Bruno Aubusson de Cavarlay, statisticien ; Gérard Guillemain,
correspondant de l'ANPE auprès de l'administration pénitentiaire.
en actes
bourreau des plaintes ; Etats Unis : l'industrie de la punition ; Une justice à
la peine
dossier
prison :
peine du pauvre, pauvre peine
La prison
a partie liée avec la pauvreté. Parce qu’elle accueille
majoritairement des pauvres, qu’elle fait souvent vivre dans un
grand dénuement, et qui en ressortent pour la plupart plus pauvres
qu’ils n’y étaient entrés. Une peine de misère,
qui produit exclusion et violence derrière les murs, stigmatisation
et révolte au dehors.
"La très
grande pauvreté échappe aux enquêtes conçues
pour l’ensemble de la
population et non [pour] ceux qui vivent en collectivité
: prisons, centres d’hébergement et de réadaptation
sociale (CHRS), hôpitaux de long séjour."
Ce constat d’ignorance, formulé en 2002 dans le rapport de
l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion
sociale (1) est encore largement d’actualité. En conséquence,
la justice ne dispose pas d’instrument statistique pour évaluer
la situation sociale et professionnelle des personnes qu’elle condamne,
déplore Bruno Aubusson de Cavarlay, chercheur au CNRS. A l’autre
bout de la chaîne, l’Agence nationale pour l’emploi
(ANPE), qui intervient en prison pour préparer la sortie et le
retour sur le marché de travail, rencontre moins d’un sortant
de prison sur cinq et, comme l’explique Gérard Guillemain,
correspondant national de l’Agence auprès de l’administration
pénitentiaire, ne dispose d’aucun outil pour connaître
l’efficacité de son action, une fois les personnes dehors.
Le système pénal navigue à l’aveuglette. Ce
qui est en revanche plus facile de mesurer est l’incapacité
de la prison à faire sortir les personnes démunies de leur
pauvreté. Enquêtant sur des personnes en très grande
difficulté économique, le sociologue Serge Paugam a montré
que, pour un tiers d’entre elles, elles avaient connu le monde carcéral,
sans que celui-ci ne les ait en rien aidées à sortir de
leur trajectoire délinquante. Selon lui, "l’idée
que la prison serait un moyen de prévention et de réinsertion
est très illusoire, puisque c’est bien avant la prison que
les personnes ont adopté un système de normes contraire
à la loi". En effet, poursuit-il, "il faut toujours
lier les questions de délinquance avec les conditions antérieures
de socialisation familiale et scolaire" : ruptures familiales,
mauvais traitements, échec scolaire sont l’ordinaire des
parcours de ceux qui finissent par échouer en prison. La mise en
évidence des facteurs déterminants de ces parcours délinquants
permet de comprendre pourquoi, selon l’expression d’une autre
sociologue, Anne-Marie Marchetti, la prison "est par excellence
la peine du pauvre". Cette pauvreté doit être entendue
en un sens étendu, comme "l’absence combinée
de plusieurs capitaux : sociaux, professionnels, culturels, relationnels.
(…) Ces caractéristiques de la population carcérale
devraient toujours rester en mémoire, car cette combinaison de
carences rend très problématique toute mission de réparation
qu’on serait tenté d’assigner à l’administration
pénitentiaire". Les taux de récidive des personnes
condamnées à de courtes peines pour des atteintes aux biens
lui donnent à l’évidence raison. Selon les résultats
de l’étude des démographes Pierre Tournier et Annie
Kensey (2), les auteurs de vols avec ou sans violence ont récidivé,
pour près des trois quarts d’entre eux, dans les cinq années
suivant leur libération.
suite1
Exclusion
carcérale
L’incarcération concerne massivement des personnes peu insérées
et peu intégrées. En multipliant les risques de ruptures
de liens familiaux et sociaux souvent déjà ténus
et fragiles, la prison, bien plus qu’elle n’y remédie,
achève le processus de marginalisation. Elle le renforce en excluant
les détenus de l’accès au droit commun de la protection
sociale, en premier lieu du RMI. Cette exclusion est absurde eu égard
à ses conséquences en détention. Contrairement à
une croyance bien établie, les détenus ne sont pas "nourris,
logés, blanchis" par l’administration, et, comme
le rappelait en 2002 Paul Loridant (3), "la vie en prison a un
coût", estimé au minimum à 150 euros par
mois. Dès lors, explique Anne-Marie Marchetti, "le pauvre
est celui qui purge deux fois sa peine. (…) A l’enfermement
s’ajoute l’impossibilité d’acquérir tout
ce que l’administration ne fournit pas : nourriture de son choix,
cigarettes, télévision". Cette situation est productrice
de grande détresse. C’est, témoigne un détenu,
"une angoisse de tous les jours" puisque "la
moindre plainte ou démarche est très mal vue".
"L’individu qui n’a rien" poursuit un autre
détenu, "ne pourra le vivre que comme une humiliation
de plus à son égard". Et d’en conclure que
"la société se met en danger dès que les
valeurs humanistes de solidarité s’effacent".
La pauvreté produit en détention la violence, le racket,
et nourrit la révolte contre l’institution. Comment cette
situation peut-elle perdurer ? C’est, toujours selon Anne-Marie
Marchetti, que le fonctionnement même de la prison a partie liée
avec la pauvreté : "En ce qu’il dépend entièrement
de l’institution, le pauvre est le paradigme du détenu. Tout
ce qu’il peut obtenir est le fruit de sa docilité. Rien ne
vient s’interposer entre son corps et la discipline carcérale."
En même temps, les problèmes que pose ce dénuement
pour la réinsertion des détenus sont légion. Certains
contrats aidés mis en place par le plan de cohésion sociale
de Jean-Louis Borloo sont accessibles aux bénéficiaires
du RMI. Les détenus en sont donc exclus. A leur sortie, dans l’attente
de l’obtention des minima sociaux, les personnes vivent dans un
état d’extrême fragilité économique,
qui produit des rechutes quasi-immédiates.
Il est patent que la prison est un outil désastreux de lutte contre
l’exclusion. Elle l’amplifie au contraire. Le durcissement
de la répression engagé par le gouvernement, l’affichage
d’une volonté de "tolérance zéro",
d’une plus grande sévérité contre les récidivistes,
entretiennent et amplifient ce cercle vicieux. Mais, selon le criminologue
belge Philippe Mary, la poursuite d’une politique fondée
sur la combinaison de la méconnaissance de la complexité
des phénomènes de délinquance et d’un affichage
sécuritaire résolu ne doit rien au hasard. Il est le fruit
d’un plus vaste mouvement de "pénalisation du social",
qui voit l’Etat se désengager de ses prérogatives
économique et sociale, pour se concentrer sur la seule sécurité,
entendue au sens très restreint de lutte contre la petite délinquance
urbaine. Cette tendance sonne le glas de la mission théorique de
réinsertion dévolue au système pénal. Elle
l’oriente toute entière vers la surveillance et le contrôle
des groupes stigmatisés et dits "à risques" :
jeunes, étrangers, toxicomanes. Heureusement, constate Philippe
Mary, "entre les objectifs assignés par le politique aux
dispositifs [sécuritaires] et leur mise en œuvre
pratique", "un gouffre" s’est creusé.
Selon lui, l’application de la tolérance zéro à
l’américaine n’est pas encore à l’ordre
du jour. Mais, poursuit-il, l’oubli de toute causalité sociale
et l’accent mis sur la responsabilité individuelle nourrissent
ce processus, qui fait de la criminalité un phénomène
autonome, fruit de la seule (mauvaise) volonté de ceux qui s’écartent
du droit chemin de la loi.
suite2
Insécurités
Dans les périodes d’incertitude économique et sociale,
la cristallisation du sentiment d’insécurité sur la
peur du crime et sur la répression des délinquants n’est
pas chose nouvelle. Charlotte Vanneste, qui a étudié l’évolution
de la pénalité en Belgique sur plus d’un siècle
et demi, a mis en évidence le lien étroit entre le niveau
de la sécurité économique et sociale et celui de
la population pénitentiaire. Cette dernière est donc moins
liée à l’évolution de la criminalité
qu’à la combinaison du niveau des ressources et de l’ampleur
de la redistribution et de la protection sociale. En ce sens, l’actuelle
pénalisation du social est le dernier avatar d’un phénomène
déjà observé par le passé, qui passe aussi
bien par l’allongement des peines que par l’extension du filet
pénal. Le pire n’est pourtant peut-être pas certain.
L’Europe est loin d’atteindre les niveaux de populations carcérales
que le sociologue Loïc Wacquant dénonce aux Etats-Unis (4).
Les pouvoirs publics tentent de remédier aux effets catastrophiques
de leur propre politique, en limitant les sorties sèches. En vitrine,
des incarcérations rapides, sans évaluation de la situation
des personnes, sans travail d’insertion. A l’abri des regards,
le développement de l’aménagement des peines et de
la prise en charge en milieu ouvert. C’est une tendance éminemment
schizophrène. Pour reprendre les termes de Philippe Mary, "une
interrogation sur l’ampleur de la pénalisation est indispensable.
La perpétuelle réforme de l’institution pénale
aboutit à éluder toutes questions sur ses fondements mêmes."
Il est nécessaire d’accorder aux personnes détenues
le bénéfice de la protection sociale, signe de leur maintien
dans la communauté et manière de rompre avec une longue
pratique d’arbitraire et de violences subies en détention
par les plus démunis. Mais, pour donner crédit à
une démarche véritable d’insertion de personnes précocement
en rupture familiale et sociale, la prison devrait être éliminée
de leurs parcours. L’argent de l’Etat servirait alors à
la protection, à la formation et au suivi de ceux que la crise
économique et le chômage de masse touchent de plein fouet.
Encore faudrait-il que la société reconnaisse que son fonctionnement
engendre les vies que son système pénal condamne.
Jean Bérard
notes
(1) Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion
sociale, rapport 2001-2002. On ne trouve pas plus d’informations
dans le rapport 2003-2004.
(2) Annie Kensey et Pierre Tournier, La récidive des sortants de
prison, Cahiers de démographie pénitentiaire, mars 2004.
(3) Sénat, Prisons, le travail à la peine, juin 2002.
(4) Loïc Wacquant, Punir les pauvres, le nouveau gouvernement de
l’insécurité sociale, Agone, 2004.
interviews
trajectoires
d’exclusion
Serge Paugam, sociologue, a étudié
le parcours de personnes en situation de grande précarité.
Frappé par la fréquence du passage par la prison, il analyse
ce qui produit délinquance et récidive : ruptures et violences
familiales, échec scolaire, stigmatisation. Pour lui, il est illusoire
d’espérer que l’institution carcérale rompe
ces trajectoires et ouvre la voie à l’insertion.
témoignages
"on paye notre peine plusieurs fois" Paul
N., centre pénitentiaire de Châteauroux (Indre), octobre
2004 ; "La société se met en danger." Bertrand
G., maison d’arrêt de Dijon (Côte-d’Or),
septembre 2004.
des logiques
économiques à leur traduction pénale
L’évolution de la population pénitentiaire en Belgique
ne dépend pas tant de la criminalité que de la sécurité
économique, qui résulte à la fois de l’ampleur
des ressources, de leur redistribution et du niveau de protection sociale.
C’est ce que montrent les travaux de Charlotte
Vanneste, criminologue.
"la délinquance
ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt"
Que révèle un discours sur l’insécurité
centré sur la petite délinquance urbaine et prônant
la tolérance zéro ? Une évolution de l’Etat
qui, délaissant ses missions économique et sociale, s’investit
sans compter dans le champ de la sécurité. Bilan : des lois
répressives, la question sociale esquivée, des tribunaux
surchargés et des prisons surpeuplées. C’est l’analyse
décapante opérée par Philippe
Mary, professeur de criminologie.
police de rue, justice d’urgence
Le choix de la peine de prison est le résultat de mécanismes
de sélection qui s’exercent tout au long du parcours judiciaire.
Par son analyse des filières pénales, Bruno
Aubusson de Cavarlay, directeur de recherche au CNRS, rend compte
de la pénalisation des personnes défavorisées. Il
met en évidence le travail couplé d’une police tournée
vers la délinquance de rue et d’une justice expéditive,
dont la comparution immédiate est le symbole.
personnes détenues, les mauvais pauvres ?
La pauvreté fait des ravages en prison. Pour Anne-Marie
Marchetti, sociologue, elle assure le pouvoir de l’administration
et maintient les détenus hors d’une citoyenneté qui
mettrait en danger le principe même de l’incarcération.
la réinsertion
en mal d’emploi
Les obstacles s’accumulent sur le chemin du retour à l’emploi
des personnes incarcérées. Dedans, l’autonomie est
réduite et l’accès à la formation professionnelle
limité. Dehors, le statut d’ancien détenu restreint
les possibilités d’hébergement et de travail. Tel
est le constat dressé par Gérard Guillemain,
correspondant de l’ANPE au sein de l’administration pénitentiaire.
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