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Dossier : Prison : peine du pauvre, pauvre peine (n°47)

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15-01-2005

sommaire

dd47édito
moins de délits... plus de détenus

actu
dénouement de la prise d'otage à Moulins : déferlement de violences
proposition de loi sur la récidive : fuite en avant des parlementaires 

de facto
Conseil d'Etat : pas d'urgence pour l'isolement ; maintenu au mitard après une tentative de suicide ; prison-asile : l'aggravation continue... 


dossier
prison :
peine du pauvre, pauvre peine 

avec Serge Paugam, Anne-Marie Marchetti, sociologues ; Charlotte Vanneste, Philippe Mary, criminologues ; Bruno Aubusson de Cavarlay, statisticien ; Gérard Guillemain, correspondant de l'ANPE auprès de l'administration pénitentiaire.

en actes
bourreau des plaintes ; Etats Unis : l'industrie de la punition ; Une justice à la peine

dossier

 

prison :
peine du pauvre, pauvre peine 

 

La prison a partie liée avec la pauvreté. Parce qu’elle accueille majoritairement des pauvres, qu’elle fait souvent vivre dans un grand dénuement, et qui en ressortent pour la plupart plus pauvres qu’ils n’y étaient entrés. Une peine de misère, qui produit exclusion et violence derrière les murs, stigmatisation et révolte au dehors.

"La très grande pauvreté échappe aux enquêtes conçues pour l’ensemble de la
population et non
[pour] ceux qui vivent en collectivité : prisons, centres d’hébergement et de réadaptation sociale (CHRS), hôpitaux de long séjour." Ce constat d’ignorance, formulé en 2002 dans le rapport de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (1) est encore largement d’actualité. En conséquence, la justice ne dispose pas d’instrument statistique pour évaluer la situation sociale et professionnelle des personnes qu’elle condamne, déplore Bruno Aubusson de Cavarlay, chercheur au CNRS. A l’autre bout de la chaîne, l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), qui intervient en prison pour préparer la sortie et le retour sur le marché de travail, rencontre moins d’un sortant de prison sur cinq et, comme l’explique Gérard Guillemain, correspondant national de l’Agence auprès de l’administration pénitentiaire, ne dispose d’aucun outil pour connaître l’efficacité de son action, une fois les personnes dehors. Le système pénal navigue à l’aveuglette. Ce qui est en revanche plus facile de mesurer est l’incapacité de la prison à faire sortir les personnes démunies de leur pauvreté. Enquêtant sur des personnes en très grande difficulté économique, le sociologue Serge Paugam a montré que, pour un tiers d’entre elles, elles avaient connu le monde carcéral, sans que celui-ci ne les ait en rien aidées à sortir de leur trajectoire délinquante. Selon lui, "l’idée que la prison serait un moyen de prévention et de réinsertion est très illusoire, puisque c’est bien avant la prison que les personnes ont adopté un système de normes contraire à la loi". En effet, poursuit-il, "il faut toujours lier les questions de délinquance avec les conditions antérieures de socialisation familiale et scolaire" : ruptures familiales, mauvais traitements, échec scolaire sont l’ordinaire des parcours de ceux qui finissent par échouer en prison. La mise en évidence des facteurs déterminants de ces parcours délinquants permet de comprendre pourquoi, selon l’expression d’une autre sociologue, Anne-Marie Marchetti, la prison "est par excellence la peine du pauvre". Cette pauvreté doit être entendue en un sens étendu, comme "l’absence combinée de plusieurs capitaux : sociaux, professionnels, culturels, relationnels. (…) Ces caractéristiques de la population carcérale devraient toujours rester en mémoire, car cette combinaison de carences rend très problématique toute mission de réparation qu’on serait tenté d’assigner à l’administration pénitentiaire". Les taux de récidive des personnes condamnées à de courtes peines pour des atteintes aux biens lui donnent à l’évidence raison. Selon les résultats de l’étude des démographes Pierre Tournier et Annie Kensey (2), les auteurs de vols avec ou sans violence ont récidivé, pour près des trois quarts d’entre eux, dans les cinq années suivant leur libération.

suite1

Exclusion carcérale
L’incarcération concerne massivement des personnes peu insérées et peu intégrées. En multipliant les risques de ruptures de liens familiaux et sociaux souvent déjà ténus et fragiles, la prison, bien plus qu’elle n’y remédie, achève le processus de marginalisation. Elle le renforce en excluant les détenus de l’accès au droit commun de la protection sociale, en premier lieu du RMI. Cette exclusion est absurde eu égard à ses conséquences en détention. Contrairement à une croyance bien établie, les détenus ne sont pas "nourris, logés, blanchis" par l’administration, et, comme le rappelait en 2002 Paul Loridant (3), "la vie en prison a un coût", estimé au minimum à 150 euros par mois. Dès lors, explique Anne-Marie Marchetti, "le pauvre est celui qui purge deux fois sa peine. (…) A l’enfermement s’ajoute l’impossibilité d’acquérir tout ce que l’administration ne fournit pas : nourriture de son choix, cigarettes, télévision". Cette situation est productrice de grande détresse. C’est, témoigne un détenu, "une angoisse de tous les jours" puisque "la moindre plainte ou démarche est très mal vue". "L’individu qui n’a rien" poursuit un autre détenu, "ne pourra le vivre que comme une humiliation de plus à son égard". Et d’en conclure que "la société se met en danger dès que les valeurs humanistes de solidarité s’effacent".
La pauvreté produit en détention la violence, le racket, et nourrit la révolte contre l’institution. Comment cette situation peut-elle perdurer ? C’est, toujours selon Anne-Marie Marchetti, que le fonctionnement même de la prison a partie liée avec la pauvreté : "En ce qu’il dépend entièrement de l’institution, le pauvre est le paradigme du détenu. Tout ce qu’il peut obtenir est le fruit de sa docilité. Rien ne vient s’interposer entre son corps et la discipline carcérale." En même temps, les problèmes que pose ce dénuement pour la réinsertion des détenus sont légion. Certains contrats aidés mis en place par le plan de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo sont accessibles aux bénéficiaires du RMI. Les détenus en sont donc exclus. A leur sortie, dans l’attente de l’obtention des minima sociaux, les personnes vivent dans un état d’extrême fragilité économique, qui produit des rechutes quasi-immédiates.
Il est patent que la prison est un outil désastreux de lutte contre l’exclusion. Elle l’amplifie au contraire. Le durcissement de la répression engagé par le gouvernement, l’affichage d’une volonté de "tolérance zéro", d’une plus grande sévérité contre les récidivistes, entretiennent et amplifient ce cercle vicieux. Mais, selon le criminologue belge Philippe Mary, la poursuite d’une politique fondée sur la combinaison de la méconnaissance de la complexité des phénomènes de délinquance et d’un affichage sécuritaire résolu ne doit rien au hasard. Il est le fruit d’un plus vaste mouvement de "pénalisation du social", qui voit l’Etat se désengager de ses prérogatives économique et sociale, pour se concentrer sur la seule sécurité, entendue au sens très restreint de lutte contre la petite délinquance urbaine. Cette tendance sonne le glas de la mission théorique de réinsertion dévolue au système pénal. Elle l’oriente toute entière vers la surveillance et le contrôle des groupes stigmatisés et dits "à risques" : jeunes, étrangers, toxicomanes. Heureusement, constate Philippe Mary, "entre les objectifs assignés par le politique aux dispositifs [sécuritaires] et leur mise en œuvre pratique", "un gouffre" s’est creusé. Selon lui, l’application de la tolérance zéro à l’américaine n’est pas encore à l’ordre du jour. Mais, poursuit-il, l’oubli de toute causalité sociale et l’accent mis sur la responsabilité individuelle nourrissent ce processus, qui fait de la criminalité un phénomène autonome, fruit de la seule (mauvaise) volonté de ceux qui s’écartent du droit chemin de la loi.

suite2

Insécurités
Dans les périodes d’incertitude économique et sociale, la cristallisation du sentiment d’insécurité sur la peur du crime et sur la répression des délinquants n’est pas chose nouvelle. Charlotte Vanneste, qui a étudié l’évolution de la pénalité en Belgique sur plus d’un siècle et demi, a mis en évidence le lien étroit entre le niveau de la sécurité économique et sociale et celui de la population pénitentiaire. Cette dernière est donc moins liée à l’évolution de la criminalité qu’à la combinaison du niveau des ressources et de l’ampleur de la redistribution et de la protection sociale. En ce sens, l’actuelle pénalisation du social est le dernier avatar d’un phénomène déjà observé par le passé, qui passe aussi bien par l’allongement des peines que par l’extension du filet pénal. Le pire n’est pourtant peut-être pas certain. L’Europe est loin d’atteindre les niveaux de populations carcérales que le sociologue Loïc Wacquant dénonce aux Etats-Unis (4). Les pouvoirs publics tentent de remédier aux effets catastrophiques de leur propre politique, en limitant les sorties sèches. En vitrine, des incarcérations rapides, sans évaluation de la situation des personnes, sans travail d’insertion. A l’abri des regards, le développement de l’aménagement des peines et de la prise en charge en milieu ouvert. C’est une tendance éminemment schizophrène. Pour reprendre les termes de Philippe Mary, "une interrogation sur l’ampleur de la pénalisation est indispensable. La perpétuelle réforme de l’institution pénale aboutit à éluder toutes questions sur ses fondements mêmes." Il est nécessaire d’accorder aux personnes détenues le bénéfice de la protection sociale, signe de leur maintien dans la communauté et manière de rompre avec une longue pratique d’arbitraire et de violences subies en détention par les plus démunis. Mais, pour donner crédit à une démarche véritable d’insertion de personnes précocement en rupture familiale et sociale, la prison devrait être éliminée de leurs parcours. L’argent de l’Etat servirait alors à la protection, à la formation et au suivi de ceux que la crise économique et le chômage de masse touchent de plein fouet. Encore faudrait-il que la société reconnaisse que son fonctionnement engendre les vies que son système pénal condamne.


Jean Bérard

notes


(1) Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, rapport 2001-2002. On ne trouve pas plus d’informations dans le rapport 2003-2004.
(2) Annie Kensey et Pierre Tournier, La récidive des sortants de prison, Cahiers de démographie pénitentiaire, mars 2004.
(3) Sénat, Prisons, le travail à la peine, juin 2002.
(4) Loïc Wacquant, Punir les pauvres, le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, Agone, 2004.

interviews

trajectoires d’exclusion
Serge Paugam, sociologue, a étudié le parcours de personnes en situation de grande précarité. Frappé par la fréquence du passage par la prison, il analyse ce qui produit délinquance et récidive : ruptures et violences familiales, échec scolaire, stigmatisation. Pour lui, il est illusoire d’espérer que l’institution carcérale rompe ces trajectoires et ouvre la voie à l’insertion.

témoignages
"on paye notre peine plusieurs fois" Paul N., centre pénitentiaire de Châteauroux (Indre), octobre 2004 ; "La société se met en danger." Bertrand G., maison d’arrêt de Dijon (Côte-d’Or), septembre 2004.

des logiques économiques à leur traduction pénale
L’évolution de la population pénitentiaire en Belgique ne dépend pas tant de la criminalité que de la sécurité économique, qui résulte à la fois de l’ampleur des ressources, de leur redistribution et du niveau de protection sociale. C’est ce que montrent les travaux de Charlotte Vanneste, criminologue.

"la délinquance ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt"
Que révèle un discours sur l’insécurité centré sur la petite délinquance urbaine et prônant la tolérance zéro ? Une évolution de l’Etat qui, délaissant ses missions économique et sociale, s’investit sans compter dans le champ de la sécurité. Bilan : des lois répressives, la question sociale esquivée, des tribunaux surchargés et des prisons surpeuplées. C’est l’analyse décapante opérée par Philippe Mary, professeur de criminologie.

police de rue, justice d’urgence
Le choix de la peine de prison est le résultat de mécanismes de sélection qui s’exercent tout au long du parcours judiciaire. Par son analyse des filières pénales, Bruno Aubusson de Cavarlay, directeur de recherche au CNRS, rend compte de la pénalisation des personnes défavorisées. Il met en évidence le travail couplé d’une police tournée vers la délinquance de rue et d’une justice expéditive, dont la comparution immédiate est le symbole.

personnes détenues, les mauvais pauvres ?
La pauvreté fait des ravages en prison. Pour Anne-Marie Marchetti, sociologue, elle assure le pouvoir de l’administration et maintient les détenus hors d’une citoyenneté qui mettrait en danger le principe même de l’incarcération.

la réinsertion en mal d’emploi
Les obstacles s’accumulent sur le chemin du retour à l’emploi des personnes incarcérées. Dedans, l’autonomie est réduite et l’accès à la formation professionnelle limité. Dehors, le statut d’ancien détenu restreint les possibilités d’hébergement et de travail. Tel est le constat dressé par Gérard Guillemain, correspondant de l’ANPE au sein de l’administration pénitentiaire.

 

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