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peines minimales, danger maximal
Dedans dehors n°62, juillet-août 2007
sommaire
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édito
le coup de grâce
actu
Loi pénitentiaire : des droits condamnés par l'inflation carcérale ?
Un contrôle en surface ?
de facto
Toulon : le directeur adjoint condamné pour violences ; En prison depuis six mois malgré un état de santé incompatible avec la détention ; Les examens universitaires d'un détenu perturbé par son transfert ; etc.
dossier
Peines minimales, danger maximal
avec
les
principales dispositions de la
loi
renforçant la lutte contre la récidive ; l'interview de
Julian Roberts, criminologue, auteur d'une étude sur les
peines minimales ;
un compte-rendu du rapport de Thomas Gabor et Nicole Crutcher sur
l'efficacité des peines minimales en matière de
réduction de la criminalité ; etc.
témoignages
la malbouffe carcérale
lettres ouvertes
« La
prison est conçue pour 180 personnes, nous sommes 380 »
; « L’institution
se décharge de ses obligations »
; « Chaque fois que je demandais mon ordinateur, on me
répondait que je l’aurai à la fin de la semaine ».
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dossier
peines minimales : danger maximal
Rejetant les conclusions de toutes les recherches scientifiques qui démontrent l’inefficacité de la mesure, et au prix du déni de ses conséquences désastreuses sur l’effectif de la population carcérale, le Parlement a voté au pas de course le projet de loi gouvernemental instaurant les peines planchers.
À
peine plus de deux mois. C'est le temps qu'il aura fallu à
la garde des Sceaux pour faire adopter sa première réforme
de la justice. Un mois pour la rédiger, et un mois pour la
faire adopter par le Parlement, l'urgence ayant été
déclarée par le gouvernement afin que chacune des
assemblées n'examine qu'une seule fois son projet de loi.
Rarement un texte qui bouleverse autant la philosophie de notre
système judiciaire n'aura abouti aussi rapidement. En
quelques articles, la « loi renforçant la lutte
contre la récidive des majeurs et des mineurs »
tend en effet à inverser toute la logique du prononcé
des sanctions, en instaurant des peines minimales pour toutes les
infractions punies d'au moins trois ans de prison commises en
récidive. Elle fait de la non-motivation des décisions
de justice la règle quand il s'agit d'incarcérer,
exhorte les juridictions à juger les mineurs de plus de 16 ans
comme des majeurs et rend quasi automatique l'injonction de soins
pour un certain nombre de délits et de crimes. Ce texte a
d'ailleurs provoqué un exceptionnel tollé.
Magistrats,
avocats, personnels pénitentiaires, acteurs de la réinsertion,
professionnels de l'enfance, éducateurs, psychiatres,
enseignants, journalistes ou simples citoyens, à titre
individuel, au sein de syndicats ou d'associations, ont multiplié
les prises de paroles, lancé des appels, signé des
pétitions, publié des tribunes. Jusqu'à des
institutions, peu habituées à ce genre d'intervention
publique, comme la Défenseure des enfants, la Conférence
des premiers présidents de cour d'appel, ou encore le
président d'Unicef France. Dans un tel contexte et au vu des
conséquences prévisibles d'un tel projet, pourquoi
une telle précipitation ? À en croire la garde des
Sceaux, la réponse relève de l'évidence.
l'art
de manipuler les chiffres...
« Ce
texte,
a expliqué Rachida Dati aux sénateurs le 5 juillet, est
rendu indispensable par l'état de notre société
et de notre justice ».
D'ailleurs, a-t-elle ajouté, « il
suffit pour en prendre la mesure de
considérer les chiffres. »
Et d'en citer quatre, qui « parlent
d'eux-mêmes » :
« Entre
2000 et 2005, le nombre de condamnations en récidive pour des
crimes et délits a augmenté de près de 70 %.
Les condamnations en récidive pour des délits violents
ont augmenté de 145 %. Le nombre des mineurs condamnés
pour des délits de violence a augmenté de près
de 40 %. En 2006, 46 % des personnes mises en cause pour
des vols avec violence étaient des mineurs. »
Des statistiques dont la seule vocation est de susciter la peur et de
dénaturer la perception de la réalité. Car, s'il
est indéniable que les condamnations en récidive ont
connu une augmentation ces dernières années, le
phénomène, rapporté à la délinquance
globale, est loin d'avoir l'ampleur que veut lui donner la
ministre, et encore moins celle que lui avait donné le
candidat Nicolas Sarkozy pendant la campagne, quand il avait affirmé
dans son projet que « 50
% des délits, c'est 5 % de délinquants ».
En 2005 (derniers
chiffres disponibles),
le taux de « récidive légale »,
la seule visée par ce texte, se situait à 6,5
% des 520 300 condamnations pénales prononcées, contre
4,5 % en 2000. Il était d'ailleurs en légère
baisse par rapport à 2004.
Quant à celui des mineurs, comme n'ont
pu que le constater le
sénateur François Zocchetto et le député
Guy Geoffroy, tous deux rapporteurs du projet pour leurs Commissions
des lois respectives, il est « très
faible » :
0,6 % pour les délits en 2005 (316 condamnations sur 51 708)
et 0,2 % pour les crimes, ce qui représente en fait... une
seule condamnation en récidive sur 528. Pour que le phénomène
puisse être apprécié à sa juste valeur, la
ministre aurait dû aussi préciser que l'augmentation
entre 2000 et 2005, loin d'illustrer une explosion de la récidive,
est en partie liée, comme le note d'ailleurs Guy Geoffroy
dans son rapport, au fait que « ces
dernières années, la pratique judiciaire s'est
incontestablement durcie à l'encontre des récidivistes ».
La tendance devrait d'ailleurs se poursuivre puisqu'une
circulaire a été envoyée le 16 juin 2006 à
tous les parquets, leur demandant de relever systématiquement
l'état de récidive légale.
...
et
de multiplier les lois
En
effet, contrairement à ce que dit la garde des Sceaux
- qui soutient que, « à
ce jour, aucune
[loi] n'a
mis en place un régime pénal dédié à
la récidive »
- le
dispositif de sanctions, déjà très sévère
puisqu'il prévoit notamment un doublement des peines
encourues, s'est considérablement renforcé
ces dernières années, principalement il est vrai sous
l'impulsion de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur.
Depuis novembre
2003, suite au « lâche
assassinat »
d'un policier par un récidiviste, il a fait des
« délinquants
d'habitude »
son cheval de bataille, réclamant des mesures particulières
à leur encontre, et notamment l'instauration de « peines
planchers ».
Un de ses proches, Christian Estrosi, avait alors dans la foulée
déposé sur le bureau de l'Assemblée une
proposition de loi en ce sens, suscitant immédiatement
l'opposition du ministre de la Justice de l'époque,
Dominique Perben. La Commission des lois, présidée par
Pascal Clément, un proche du garde des Sceaux qui lui
succèdera quelque mois plus tard, avait en réaction
créé une « mission d'information sur le
traitement de la récidive », dont le rapport, remis
le 6 juillet, avait abouti au vote d'une loi, le 12 décembre
2005, portant spécifiquement sur le « traitement de
la récidive des infractions pénales ». Loin
de s'estimer vaincu, Christian Estrosi avait, au moment des
discussions parlementaires, déposé une série
d'amendements reprenant sa précédente proposition, en
la modifiant toutefois pour la rendre constitutionnelle. Ces
aménagements visaient notamment à laisser « au
magistrat la possibilité d'individualiser la peine,
c'est-à-dire qu'il pourrait ne pas prononcer la peine minimale
et imposer un travail d'intérêt général ou
une peine de substitution quand il considérerait qu'il y avait
une réelle capacité de réinsertion du
délinquant ».
La
proximité avec la loi qui vient d'être votée
est frappante. Mais nous étions alors à une autre
époque, où une majorité de parlementaires UMP
était encore opposée à ce type de sanctions. À
commencer par Pascal Clément, qui s'était élevé
contre une disposition qui « remet[tait]
en
cause notre tradition juridique, et notamment le principe
d'individualisation de la peine »
et contre sa « constitutionnalité
[...] pour
le moins douteuse ».
Jean-Luc Warsmann estimait également, bien qu'il affirme
aujourd'hui, alors qu'il est devenu président de la
Commission des lois du Palais-Bourbon, trouver le texte de Rachida
Dati « équilibré »,
ne pas pouvoir « souscrire
au principe de la sanction automatique telle qu'elle ressort, même
atténuée, de l'amendement présenté ».
Les peines planchers ont donc alors été repoussées.
Pour autant, la
loi, qui
a par ailleurs été renforcée depuis par la loi
du 5 mars 2007 sur la prévention de la délinquance,
était tout sauf laxiste. La notion de récidive a été
considérablement élargie,
le nombre de sursis avec mise à l'épreuve pouvant être
prononcé à l'égard des personnes en récidive
ont été limités, le prononcé de mandat de
dépôt à l'audience rendu plus systématique,
les crédits de réduction de peine restreints, les
conditions d'octroi de la libération conditionnelle réduites,
etc.
« un
véritable effort d'innovation »
« Tous
vos prédécesseurs ont-ils cédé à
une quelconque tentation laxiste ? »,
a demandé ironiquement Robert Badinter à Rachida Dati
venue au Sénat présenter son projet de loi. Certes non.
Mais face à l'« atteinte
intolérable à la sécurité des personnes
et des biens »
que constitue la récidive, la Chancellerie estime nécessaire
« un
véritable effort d'innovation »,
qui passe par « l'instauration
d'un régime pénal nouveau » :
les peines minimales obligatoires. Le but : « sanctionner
de manière ferme la récidive des majeurs et des mineurs
afin d'être dissuasif ».
Comment ? La réponse à cette question est en
revanche plus floue :
« S'agissant
du lien entre le quantum de la peine et la récidive,
l'instauration d'une peine minimale aura un effet dissuasif. À
moins de considérer qu'aucune loi n'a d'effet dissuasif,
il est clair que le régime prévu pour les récidivistes
réduira le taux de récidive. »
Au Sénat, la ministre ira jusqu'à narrer, comme
« preuve
du caractère potentiellement dissuasif de la sanction »,
sa visite dans un centre éducatif, au cours de laquelle un
mineur âgé de quinze ans l'a interpellée pour lui
demander si « c'est
vrai
que, à la rentrée, on sera jugés comme des
majeurs ? ». Les
parlementaires ne sont pas plus convaincants. À
l'image de la ministre, le sénateur UMP Jean-René
Lecerf invoquera pour sa part le père
Guy Gilbert qui, lors de son audition par la commission d'enquête
sur la délinquance des mineurs, avait raconté comment
« Yann,
douze ans et trois mois »
se vantait de pouvoir commettre des cambriolages sans être
inquiété du fait de son âge. Et de conclure :
« Mes
chers collègues, dans ces conditions, il est difficile de ne
pas croire à certaines vertus dissuasives de la sanction. »
À leur décharge, il faut dire que le discours n'est
pas nouveau.
une
vieille rengaine
« Pourquoi,
alors que la sécurité extérieure des Français
est fondée sur la dissuasion, la sécurité
intérieure en ferait-elle fi ? L'insécurité est
pourtant entretenue par des malfaiteurs qui font à leurs
compatriotes une sorte de guerre privée. »
Ce plaidoyer pour les vertus dissuasives de l'alourdissement des
peines, aussi convaincu que celui de notre actuelle garde des Sceaux,
remonte au 11 juin 1980. Son auteur est Alain Peyrefitte, alors
ministre de la Justice. Il défendait devant le Parlement son
projet de loi dit « Sécurité et liberté »,
dont une partie était consacrée au durcissement des
peines frappant les condamnés récidivistes. Il fallait,
expliquait-il, en finir avec la « justice
loterie »,
celle qui prend en considération la « psychologie
du coupable »,
et restaurer un principe fondamental : « Que
le coupable paie à la société, quel qu'il
soit ».
Depuis la seconde moitié des années 70, la droite use
ainsi d'un triptyque politique devenu familier, mais peut-être
pas encore usé jusqu'à la corde : instrumentalisation
médiatique de la délinquance, dénonciation du
laxisme judiciaire comme cause du supposé chaos, proposition
de restauration de l'ordre. Comment ? Précisément en
renforçant une pénalité de dissuasion,
c'est-à-dire une pénalité qui n'ignore rien des
effets dévastateurs de l'enfermement, mais mise sur l'effet de
prévention constitué par la certitude de sanctions plus
lourdes. À la limite, que la prison constitue un désastre
va plutôt à l'appui de la démonstration,
puisqu'il faut qu'elle fasse peur. Et si elle ne fait plus peur en
tant que telle, par exemple aux personnes qui y ont déjà
séjourné, il faut simplement allonger le temps de
détention. Depuis ce moment, l'opposition à ces projets
est stigmatisée comme une faillite morale. À titre
d'exemple, on citera le député Edouard
Frédéric-Dupont qui, toujours à propos de la loi
Sécurité et liberté, déclarait le 12 juin
1980 : « Prenons
garde : l'Empire romain avait la puissance et la gloire. Pourtant, il
s'est jeté aux pieds des Barbares. Votre projet place un stop
sur le chemin de la décadence. Son vote doit marquer le
premier sursaut d'une société qui refuse de mourir. »
un
effet dissuasif infirmé par la recherche
Depuis
belle lurette, dans les instances de protection des droits de
l'homme, au Conseil de l'Europe ou, plus récemment, au travers
de l'Étude
sur les alternatives à la détention
de la Commission nationale consultative des droits de l'homme
(CNCDH), une réflexion s'est pourtant développée
pour prendre acte de l'incapacité des grandes théories
pénales à permettre l'insertion de personnes qui, dans
leur grande majorité, partagent avec les pensionnaires des
centres d'hébergement et nombre des malades des hôpitaux
psychiatriques les traits de l'exclusion sociale. Ces diverses
instances proposent le développement d'un ensemble de mesures
soucieuses des droits des personnes autant que de la protection des
victimes d'infractions et de la société dans son
ensemble (médiation pénale, justice réparatrice,
travail d'intérêt général, libération
conditionnelle, etc.). Les expériences menées en France
et à l'étranger sont nombreuses, leurs résultats
sur la récidive sont évalués positivement et
leur mise en œuvre est possible. Par ailleurs, de
nombreuses recherches sont venus infirmer le caractère
dissuasif des peines d'emprisonnement, notamment celles réalisées
par Annie Kensey et Pierre V. Tournier qui montrent
qu'il n'y a « pas
de corrélation nette entre le montant de la peine prononcée
et le taux de probabilité de récidive »
et que, pour certaines infractions comme les violences volontaires,
le taux de récidive tend même parfois à augmenter
quand la peine prononcée est plus sévère. Dans
une interview
donnée à l'Humanité,
le
démographe affirme avoir tiré de son expérience
la conviction que « infliger
des peines de prison toujours plus lourdes ne résout rien ».
Ces études sont connues. Mais, comme le souligne le chercheur,
« le
problème, c'est que le gouvernement, comme lors du débat
sur la loi Clément de décembre 2005, n'étudie
pas la question de manière rationnelle »
et ne prend en compte aucun travail scientifique, français ou
étranger. « On
ne cherche pas à savoir s'il y a une cohérence entre
ce que l'on sait du sujet et ce que l'on projette de faire. C'est
grave »,
ajoute-t-il. Et effectivement, lassé sans doute de se voir
rappeler les résultats de recherches contredisant son propos,
le président de la Commission des lois du Sénat,
Jean-Jacques Hyest, a été jusqu'à dénigrer
ces « auteurs
qui tiennent le même discours depuis maintenant trente ans ».
« Sous
prétexte qu'il y a des spécialistes,
a-t-il ajouté, nous
n'aurions plus qu'à nous taire. Eh bien non, car, jusqu'à
présent, c'est le Parlement qui fait la loi ! »
Il y aurait matière à sourire à ces
déclarations, comme de ces ministres qui font loi sur loi,
invariablement dans le même sens, en annonçant
inlassablement qu'ils brisent les tabous, le politiquement correct et
la pensée unique. Mais les conséquences de cette piètre
démagogie sont bien réelles, et durables comme le béton
dont on fait les prisons neuves. Et l'expérience des pays
qui ont mis en œuvre les peines minimales ne lasse pas d'inquiéter.
Comme l'a souligné Robert Badinter, ce texte risque en effet
« d'emporter
de fâcheuses conséquences »,
et notamment en termes d'inflation carcérale.
vers
une inflation carcérale sans précédent ?
À
plusieurs reprises, au Sénat, puis à l'Assemblée,
Rachida Dati s'est émue des « caricatures »
véhiculées par « certains
articles de presse »,
selon lesquels « ce
projet enverrait automatiquement 10 000 personnes de plus en prison »
(lire encadré ci-contre). Bien loin de cette évaluation,
elle estime au contraire « faible
l'impact du projet de loi sur la densité de la population
carcérale ».
D'abord en raison de leur effet dissuasif « significatif ».
Ensuite, parce que cette loi ne peut avoir d'effet « mécanique »
puisqu'elle « préserve
la marge d'appréciation du juge ».
Enfin, rappelle-t-elle, « la
sanction n'est pas obligatoirement synonyme d'incarcération »
et « le
projet de loi
[...] ne
remet absolument pas en cause les possibilités d'aménagement
de l'incarcération, ab initio, dès le prononcé
de la peine, ni toute alternative à l'incarcération ».
Au contraire, n'a-t-elle de cesse de rappeler, « le
Gouvernement
est
favorable aux alternatives à l'incarcération. Telle est
et telle sera encore et toujours sa politique ».
Pour preuve : « Dès
le 29 juin, j'ai envoyé à tous les parquets une
circulaire afin de les inciter à favoriser les aménagements
de peines, les placements extérieurs, la semi-liberté,
les alternatives à l'incarcération, le placement sous
bracelet électronique. »
L'impact de la loi sur l'évolution de la population
carcérale dépendra effectivement de l'attitude
qu'adopteront les magistrats. Une marge de manœuvre existe bel et
bien, mais elle est on ne peut plus réduite. D'abord parce
que, débordés, les juges ont rarement les éléments
et la capacité d'apprécier si la personne qui
comparaît devant eux présente les garanties d'insertion
ou de réinsertion nécessaires au prononcé d'une
peine en deçà des seuils prévus. Ensuite parce
que, comme l'a rappelé la sénatrice communiste Éliane
Assassi lors des débats du 5 juillet, « nous
nous souvenons tous de l'affaire Nelly Cremel et des propos du
ministre de l'Intérieur de l'époque appelant à
"faire payer" un juge ».
De ce fait, explique
Bruno Thouzelier, le président de l'Union syndicale des
magistrats, « un
poids considérable pèsera sur les épaules des
magistrats » :
« On
devra se justifier et motiver en permanence, avec le risque de se
tromper et de se voir reprocher de ne pas avoir appliqué la
peine standard. »
Certaines
déclarations prouvent par ailleurs que, au sein même de
la majorité, tout le monde n'est pas dupe. Dans son rapport,
le sénateur François Zochetto reconnaît sans
peine que le projet de loi « entend
faire de l'emprisonnement la peine de principe pour les
récidivistes »
et que son application « pourrait
provoquer une forte augmentation du nombre de personnes détenues
alors
que les établissements pénitentiaires connaissent une
surpopulation carcérale »,
notamment « en
matière délictuelle où le quantum moyen des
peines d'emprisonnement prononcé reste très en deçà
du maximum de la peine applicable au primodélinquant »
(cf. tableau ci-contre).
Pourtant,
certains entendent faire le choix de s'accommoder de cette
situation. Comme l'illustre la déclaration du
député UMP de l'Ain, Étienne Blanc,
faite le 17 juillet : « On
dit enfin que ce texte serait dangereux car il aurait pour effet
d'amplifier la surpopulation carcérale. J'espère
que nous serons nombreux à penser ici que l'incarcération
plus fréquente des récidivistes ne constitue pas en soi
un danger pour notre société mais une réponse à
l'obligation d'assurer la paix publique. »
C'est peu ou prou l'opinion exprimée par Nicolas
Sarkozy, dans un ouvrage publié il y a quelques années
et intitulé fort à propos Libre :
« Les
critiques du système américain dénoncent la
surpopulation carcérale. Je n'ai jamais compris la pertinence
de cet argument car, après tout, il vaut mieux voir les
délinquants en prison que dans la rue. ».
Il faudra pourtant qu'il réponde un jour du drame humain et
social qui se prépare.
Jean
Bérard et Stéphanie Coye
entretiens et articles
sommaire du dossier :
10 000 détenus de plus par an ?
le rapport caché de la Commission d'analyse et de suivi de la récidive
loi renforçant la lutte contre la récidive des majeurs et des mineurs
les principales dispositions
Parce
que « la
récidive, notamment celle qui concerne les infractions
violentes, constitue une atteinte intolérable à la
sécurité des personnes et des biens »,
le gouvernement a conçu un projet de loi censé donner
enfin les moyens aux autorités de la combattre. Un plan
ambitieux, qui se résume à trois mesures : « des
peines planchers de prison pour tous les crimes et pour les délits
punis d'au moins trois ans d'emprisonnement qui ont été
commis en récidive »
par des majeurs comme par des mineurs, l'écartement « de
plein droit »
de l'atténuation de la responsabilité reconnue aux
mineurs « pour
les multirécidivistes violents de plus de 16 ans » et
enfin la systématisation de l'injonction de soins. L'objectif
affiché : « faire
un sort particulier aux récidivistes »,
en fixant « clairement
un principe de répression »
et en donnant « des
indications claires quant à la volonté du législateur
pour le traitement de la récidive »
aux magistrats, au public, et, bien sûr, aux délinquants
qui, désormais, « ne
pourront plus ignorer les risques qu'ils encourent ».
Dévoilé lors du Conseil des ministres du 13 juin
dernier, le projet de loi « renforçant la lutte
contre la récidive des majeurs et des mineurs » a
été adopté en urgence, et quasiment sans
modification, par le Sénat et l'Assemblée nationale en
juillet, et devrait être approuvé à la fin du
mois par la commission mixte paritaire du Parlement. En voici les
principales dispositions...
la France à contre-courant
Adoptées
par des nombreux pays dans les années 1990, les peines
minimales font aujourd'hui l'objet, selon le criminologue Julian V.
Roberts, auteur d'une étude sur le sujet,
« d'une
forte, et grandissante, opposition »,
notamment en raison de leur absence d'efficacité sur la
délinquance. Ainsi, les exemples se multiplient d'États
décidant de revenir sur les lois votées, au moment où
la France choisit d'introduire ce type de sanctions dans son code
pénal.
peines planchers
une efficacité limitée
Face
à l'intérêt croissant des parlementaires pour
les peines minimales et en l'absence de toute évaluation
nationale, deux chercheurs canadiens, Thomas Gabor et Nicole
Crutcher,
ont analysé, à partir de la littérature
scientifique étrangère, l'impact de ce type de
sanctions. Aux termes de leurs travaux, ils n'ont pu conclure à
leur efficacité en matière de réduction de la
criminalité ou d'harmonisation des peines, mais ont en
revanche pu mesurer à quel point leur coût était
élevé, tant sur le plan humain qu'économique.
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