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les alternatives sortent de l'ombre
Dedans dehors n°60, mars-avril 2007
sommaire

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édito
une certaine idée du contrôle
actu
Liancourt : la CNDS dénonce un "régime de terreur"
Suspension de peine : le service public hospitalier sommé de jouer son rôle
Santé en prison : le Comité d'éthique exerce son devoir d'ingérence
de facto
Procès des évadés de Luynes : la pénitentiaire en accusation ; Un détenu suicidaire attaché à son lit d'hôpital ; Fresnes : traitement dégradant pour un détenu paraplégique ; etc.
dossier
les alternatives sortent de l'ombre
Avec Sarah Dindo, auteur de l’Étude sur les alternatives à
la détention – CNCDH ; Jean-Yves Monfort, magistrat à Versailles ;
Denis l’Hour, directeur général de Citoyens et Justice ; Michaël Janas,
président de l’ANJAP ; Philippe Pottier, direction de l’administration
pénitentiaire ; Jean-François Cauchie, sociologue
et criminologue.
témoignages
Privés de scrutin
en droit
Hôpital pénitentiaire de Fresnes : un "traitement inhumain" reconnu par le juge.
lettres ouvertes
"Je n'avais jamais vu un être dans un tel état de délabrement" ; "j'avais signé la non-aptitude" ; "il est peut-être plus facile de récidiver"
en actes
Suspicions sur la prédiction ; 1986 : la
réinvention de la prison ? ; La « grotte » des fous de
Fresnes ; etc.
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dossier
les alternatives sortent de l'ombre
En modifiant la Constitution, le Parlement vient de
consacrer la suppression de la peine de mort votée il y a un quart de siècle.
« Nous accomplissons le vœu de Victor Hugo en 1848, l'abolition pure,
simple, irréversible », a rappelé Robert Badinter à Versailles.
Contemporains de cet acte à la portée symbolique et morale considérable, nous
n’ignorons pas pour autant que le temps présent est à une autre croisée des
chemins, qui concerne la place et le devenir, dans notre pays, de la peine
d’emprisonnement. La publication par la Commission nationale consultative des
droits de l’homme (CNCDH) d’une Étude sur les alternatives à la détention
est donc particulièrement opportune. Elle parachève une démarche inédite de
réflexions et de propositions conduites sur plusieurs années autour d’un même
questionnement : Comment sanctionner dans le respect des droits de
l’homme ?
Plus de deux siècles nous séparent de ces jours de la
Révolution française où naquit l’idée de faire de l’emprisonnement une peine à
part entière. Depuis lors, le constat de l’inaptitude de la prison à être - ou
devenir - un « lieu de redressement
des délinquants par une discipline pénitentiaire » s’accompagne d’une
incapacité à imaginer la sanction pénale « ailleurs » et, peut-être surtout, « autrement ». « Faire de
l’emprisonnement une étape de la réinsertion est utopique. La prison a une
efficacité à court terme, car elle neutralise la personne, mais elle ne
réinsère pas, et ne prévient pas la récidive. Il est donc nécessaire de
réfléchir à autre chose » considère le magistrat Jean-Yves Monfort. Mais de
quoi retourne cet « autre chose » ?
Et sur quoi repose-t-il exactement ? Pour Jean-François Cauchie,
sociologue et criminologue canadien, il faut abandonner « l’idée que le mal est nécessaire pour
produire un bien » et cesser d’ « opposer protection de la société et protection de ses membres criminalisés ».
Il s’agit donc de s’attacher à faire émerger une philosophie pénale témoignant
de la volonté de « punir sans
humilier, blâmer sans exclure, désapprouver mais en parler ». Vaste
programme, qui suppose une profonde évolution du discours juridique sur la
peine à l’image de celle partiellement intervenue en Belgique en 1997. À cette
date, une sanction de travail d’intérêt général a été créée, qui doit désormais
s’y entendre comme une « proposition
faite […] à l’auteur d’une infraction de poser des
actes positifs au bénéfice de la société en contrepartie du trouble […] occasionné ». Cet impératif de punir autrement repose sur
trois principes : « c’est une
sanction qui doit être acceptée [et
non plus imposée] ; l’auteur
d’une infraction devient un sujet actif de sa condamnation [ainsi que de la gestion de celle-ci] ; la sanction est exécutée au sein de
la société civile [et non plus en
prison]. »
« les
termes du débat ne sont pas exposés »
C’est précisément cet « ailleurs » et cet « autrement »
dont la CNCDH démontre dans son Étude qu’ils sont à la fois nécessaires
et possibles. Mais, pour comprendre ce qui a jusqu’à présent résisté à cette
mutation, elle a décidé d’examiner d’abord, comme l’explique son auteure Sarah
Dindo, « les différents obstacles au
développement des alternatives à la détention ainsi qu’à une amélioration de
leur contenu et de leur crédibilité ». À ce titre, figurent au premier
plan l’action et le discours ambivalents des autorités politiques, encourageant
dans des périodes très rapprochées, tantôt le recours à l’incarcération comme
réponse pénale unique, tantôt le développement des mesures alternatives.
« Tant que les politiques
n’assumeront pas un discours pédagogique, se gardant de surenchérir à
l’occasion de faits divers tragiques, nous aurons du mal à avancer »,
estime Sarah Dindo. « Dans ce
mouvement pendulaire permanent, les alternatives à la détention ont du mal à
trouver leur place, et les praticiens ne savent plus ce qu’on attend d’eux »,
renchérit Jean-Yves Monfort. En effet, ces déclarations et instructions contradictoires
ne permettent pas de dégager une politique pénale cohérente et lisible. Ainsi,
d’un côté, « il n’y a plus grand
monde dans les milieux administratifs et politiques pour contester le fait que
les alternatives à l’incarcération sont des sanctions utiles et véritables et
que les aménagements de peines constituent le bon moyen de terminer une peine
de prison », estime Philippe Pottier, adjoint au sous-directeur des
personnes placées sous main de justice à la direction de l’administration
pénitentiaire. De l’autre, comme le souligne Sarah Dindo, « les termes du débat ne sont pas exposés, les
rares évaluations ne sont pas diffusées, l’administration veut contrôler tout
ce qui se dit… Cette attitude a des effets pervers : stagnation
institutionnelle, manque de valorisation de ses évolutions, désintérêt du
citoyen… Elle réduit également les possibilités de réformes à des aspects
techniques ou secondaires, car les plus importantes, comme la libération
conditionnelle d’office, ne peuvent être menées en catimini, sans débat public. »
Pour ces raisons, la CNCDH invite le milieu judiciaire à engager une réflexion
sur ses pratiques, en se préoccupant davantage de « l’utilité effective de la mesure pénale pour le condamné et le corps
social, en particulier en termes de réinsertion et de prévention de la récidive »,
et à communiquer sur les résultats obtenus. Mais au plan de l’évaluation, les
lacunes de la recherche sont également pointées par la Commission. « Nous manquons sérieusement d’informations et
d’études sur le suivi des condamnés et sur le travail des services d’insertion
et de probation », regrette de fait Jean-Yves Monfort, convaincu
« qu’une meilleure connaissance de
ces domaines pourrait modifier les pratiques au stade de l’instruction, du
prononcé de la peine et de son application ». Pour Jean-François
Cauchie, il est impératif que les chercheurs soient « attentifs à valoriser ce que les alternatives véhiculent en termes
d’idées, de théories et de rationalités autres ». Car « en refusant de prendre au sérieux les
alternatives à l’incarcération, mais aussi en postulant que le système pénal ne
peut se reproduire qu’à l’identique, ou ne se transforme que pour se maintenir
sous des formes renouvelées », les sciences sociales risqueraient
« de tomber dans un cercle vicieux ».
une
feuille de route
Pour dépasser ces oscillations et ces blocages, la CNCDH
s’est attachée d’une part, à adopter la même démarche que le Conseil de
l’Europe, c'est-à-dire à aborder « l’ensemble
des mesures visant à éviter ou raccourcir une détention ». D’autre
part, à se référer sans cesse, en appui de ses recommandations à des « bonnes pratiques » d’alternatives à
la détention, qui ont déjà fait leurs preuves en France ou à l’étranger. La
méthode est efficace. Pour ne prendre que quelques exemples emblématiques,
l’Étude préconise en matière de détention provisoire le remplacement des
critères actuels de placement et prolongement de la mesure « par des critères objectifs »,
notamment en établissant « une liste
d’infractions qui pourraient seules la motiver, des seuils de peines encourues
rehaussés et des durées maximales ramenées à un an en matière correctionnelle
et deux ans en matière criminelle ». Pour ce qui concerne les « sorties sèches », en fin de peine
sans accompagnement, dont la nocivité est reconnue tant par les experts que par
les pouvoirs publics, la CNCDH demande une « révision des critères d’octroi des aménagements de peine ».
Elle estime que « toutes les peines
de prison de moins d’un an doivent être examinées par le juge de l’application
des peines avant exécution ». Pour les autres peines, elle propose
d’adopter « le principe d’une
exécution pour partie en milieu fermé et pour partie en milieu ouvert ».
Ce principe implique un recours accru aux permissions de sortir, puis aux
régimes de semi-liberté et de placement extérieur. Enfin, pour relancer une
mesure en baisse alors qu’elle est la mieux à même de protéger la société,
l’Étude préconise « la mise en place
d’un système de libération conditionnelle d’office ». Pour Michaël
Janas, juge de l’application des peines et président de l’ANJAP,(1)
deux conditions préalables semblent néanmoins indispensables à la mise en œuvre
des recommandations de la CNCDH : « D’abord,
si l’on affirme que les alternatives sont un parcours normal, voire
obligatoire, d’exécution des peines, il faut que les moyens suivent. Ensuite,
nous ne pourrons pas développer les alternatives si l’opinion publique n’en
comprend pas l’intérêt. » Un point de vue partagé par Denis L’Hour,
directeur de Citoyens et Justice, qui ajoute : « Ces différentes recommandations constituent un tout, dans lequel chaque
élément s’articule, et ne doivent pas être considérées indépendamment les unes
des autres. L’Étude va nous aider à montrer l’intérêt des alternatives dans la
prévention de la délinquance. »
une
boîte à outils
Les recommandations de la CNCDH font l’unanimité parmi les
acteurs de terrain et constituent même, selon la direction de l’administration
pénitentiaire, une « bonne base de
travail » pour le prochain gouvernement. Du côté des magistrats, on
salue la « boîte à outils »
que l’Étude représente. C’est le cas de Jean-Yves Monfort qui, s’adressant à
ses collègues, s’exclame : « Nous
n’avons pas besoin d'un bouleversement législatif pour y arriver. On a toujours
le sentiment qu’on ne progresse qu’à coup de textes nouveaux, de grands débats
parlementaires, mais en réalité, nous disposons déjà de tous les outils
nécessaires, ou presque ». Il considère néanmoins qu’ « un changement de culture doit cependant se
produire au sein du monde judiciaire ». Il s’avère que ces éléments
ont été capitaux dans la politique de réduction de la population carcérale
menée par la Finlande. En effet, pour expliquer cette réussite, le chercheur
Tappio Lappi-Seppäla cite en premier lieu « l'ouverture d'esprit des juges » et le fait que « bien souvent, [les tribunaux] avaient
changé de pratiques même avant que le législateur modifie la loi ». Ce
consensus rare risque néanmoins de se heurter à quelques obstacles. L’actuelle
campagne présidentielle confirme que plusieurs conceptions de politique pénale
- et des approches diamétralement opposées de la sanction - continuent à
s’affronter. Laissant présager, suivant la victoire d’un camp ou d’un autre,
des évolutions contraires quant au nombre de personnes sous main de justice
placées d’un côté ou de l’autre des barreaux. « Cette évolution [vers le
milieu ouvert] est historiquement
inéluctable » pense néanmoins Sarah Dindo, ajoutant : « La seule question est : qui et
quand ? Au préalable, les partis de gouvernement devront cependant changer
de discours et expliquer que la prison diffère, mais aggrave, à terme,
l’insécurité, tandis que le milieu ouvert la traite ». En attendant le
résultat des échéances de mai et juin prochains, on peut se dire, avec
Jean-François Cauchie, qu’« au fond,
qu’elle se joue entre quatre murs, qu’elle se balade avec un bracelet
électronique ou qu’elle soit entourée d’anges gardiens, la peine paraît
toujours plus anachronique quand elle exige de gens qui n’existent pas de
rentrer dans un univers qui n’existe plus ». Et que ces alternatives
sorties de l’ombre feront suffisamment leur chemin dans les consciences pour
que notre pays, quel que soit le verdict des urnes, se garde de suivre le
modèle américain et s’inspire plutôt du modèle finlandais. Là où, de concerts,
les chercheurs, les politiques, les magistrats ont réussi, avec l’appui de
l’opinion publique, l’extraordinaire pari de diviser par deux le taux de
détention en 20 ans.
Patrick Marest
(1) Association nationale des juges de l’application des
peines.
entretiens et articles
alternatives à la détention
les
recommandations de la CNCDH
La prison doit être une sanction
de dernier recours. Pour que cette recommandation de Conseil de l’Europe ne
reste plus un vœu pieux, la Commission nationale consultative des droits de
l’homme a réalisé une importante étude sur les alternatives à la détention et
formulé 44 recommandations pour leur développement.
l'avenir de la peine
Moins coûteux pour la collectivité et plus efficace à prévenir la
récidive, le milieu ouvert peut être considéré, selon Sarah Dindo, auteure de l’étude
de la CNCDH sur Les alternatives à la détention, comme l’avenir de la peine. Mais les
pouvoirs publics n’assument toujours pas publiquement un tel discours et les
services de probation ont accumulé de nombreux retards en termes de savoir sur
le passage à l’acte, d’outils professionnels et de moyens.
alternatives : un appel à l'unisson
L’Étude sur les alternatives à la détention fait l’unanimité parmi
les acteurs de terrain et constitue une « bonne base de travail »
pour le prochain gouvernement selon la direction de l’administration
pénitentiaire. D’aucuns, comme les magistrats, saluent la « boîte à
outils » qu’elle représente et appellent leurs collègues à un changement
de « culture ». Aux yeux des associations du milieu ouvert, les
diverses recommandations de la CNCDH sont indissociables les unes des autres et
leur mise en œuvre constitue la meilleure stratégie de prévention de la
délinquance.
Entretiens avec : Jean-Yves Monfort, magistrat à Versailles et
rapporteur de l’étude de
la CNCDH ; Denis l’Hour, directeur général de Citoyens et Justice
(fédération des associations socio-judiciaires) ; Michaël Janas, juge de l’application des peines à
Draguignan et président de l’Association nationale des juges de l’application
des peines ; Philippe Pottier, adjoint au sous-directeur des
personnes placées sous main de justice, direction de l’administration
pénitentiaire.
leçons finlandaises
La Finlande a réussi l’extraordinaire pari de diviser
par deux son taux de détention en 20 ans. Un exemple qui nous enseigne que,
pour arriver à ce résultat, « le
fait d'être bien disposé […] à
réduire le nombre de détenus importe plus que le choix des moyens »,
comme le souligne le chercheur Tappio Lappi-Seppäla.(1)
(1) Tappio Lappi-Seppäla, « La régulation de
la population carcérale. Expériences
tirées d'une politique de longue durée en Finlande », Ottawa
Conference, 2000.
prison et alternatives
l'envers ou le double ?
La promotion des alternatives à l’incarcération est
contemporaine de la critique radicale - fortement exprimée par les mouvements
de détenus des années 1970 - de la capacité de la prison à transformer
positivement les individus. Pourtant, l’essor de ces diverses mesures se heurte
depuis lors à la persistance d’une conception dissuasive et afflictive de la
punition. Laissant entier le débat autour d’une sanction pénale qui, renonçant
à étendre hors les murs les finalités de l’enfermement, s’affranchirait des
logiques de souffrance et de discipline.
libérer les alternatives
Jean-François Cauchie,
sociologue et criminologue, professeur à l’Université d’Ottawa (Canada), refuse
de considérer que les alternatives à la prison ne peuvent que reconduire hors
de la prison une rationalité pénale immuable. Il montre au contraire, à partir
d’exemples, qu’il faut tenter de construire des mesures innovantes, en rupture
avec l’impératif séculaire et éculé de la punition par la souffrance.
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