|
sommaire
édito
états généraux, acte III
actu
la détention "inhumaine" d'un malade psychotique
la réforme de la détention provisoire à la trappe
violences à Saintes : un procès inachevé
de facto
Des
rapports d'incidents provoquent la colère des psychiatres d'Aix ; A
Châteaudun, un détenu meurt après une bagarre ; Transfert imposé : le
juge ordonne le retour dans l'établissement d'origine ; etc.
dossier
redéfinir la mission du service public pénitentiaire : affirmer la primauté de l’objectif de réinsertion
avec
Pascal Faucher, ancien président de l'ANJAP ; Michel Pouponnot,
secrétaire national de la CGT ; Étienne Flageollet, éducateur ; Nicolas
Perrault, avocat ; etc.
en actes
"l'enfermement
ne peut être considéré comme une mesure éducative" ; des comités de
détenus ; "comment notre société maltraite ses malades mentaux" ;
prisons d'un autre siècle.
lettres ouvertes
brimades par le courrier au CD de Mauzac
dossier
redéfinir la mission du service public pénitentiaire :
affirmer la primauté de l’objectif de réinsertion
Alors que
la mission de réinsertion est plus que jamais proclamée dans les lois
et les circulaires, le nombre de personnes bénéficiant d’un aménagement
de peine et d’une préparation à la sortie reste dérisoire. Ce décalage
entre les discours et la pratique ne doit cependant pas étonner. Car
développer les premiers et améliorer la seconde nécessiterait avant
tout de ne plus penser l’enfermement comme une peine d’élimination
sociale et ne plus considérer le sortant de prison comme un récidiviste
en puissance.
85 215
personnes sont sorties de prison en 2005, dont 59 914 en fin de peine,
graciées ou amnistiées, et seulement 3 943 dans le cadre d’une
libération conditionnelle. La préparation à la sortie reste quant à
elle parcellaire, inégalitaire, aléatoire et arbitraire. Elle ne fait
d’ailleurs l’objet d’aucune définition en tant que telle au sein de
l’ensemble des dispositions législatives et réglementaires du Code de
procédure pénale (CPP) et n’a donné lieu, jusqu’à présent, à aucune
circulaire spécifique du ministère de la Justice. Pourtant, depuis
quelques années déjà, les questions de réinsertion, d’aménagements de
peine et de préparation à la sortie semblent mobiliser les pouvoirs
publics comme rarement auparavant. Dès 2002, la loi d’orientation et de
programmation pour la justice a affirmé la nécessité "d’améliorer la prise en charge des personnes détenues et de préparer leur sortie dans un souci de réinsertion".
Moins de deux ans plus tard, la loi portant adaptation de la justice
aux évolutions de la criminalité, du 9 mars 2004, a introduit un
article dans le CPP afin de rappeler que l’objectif de l’exécution des
peines est de favoriser "l’insertion ou la réinsertion des condamnés ainsi que la prévention de la récidive",
et poursuivi la juridictionnalisation de la procédure d’aménagements
des peines initiée par la loi sur la présomption d’innocence de 2000.
Jusqu’au garde des Sceaux en personne qui, en visite à la maison
d’arrêt de Chartres (Eure-et-Loir) le 14 avril dernier, a exhorté "l’ensemble de la chaîne pénale" à se mobiliser afin de développer le nombre d’aménagements de peine, et fixé un objectif de 25 000 mesures à atteindre "dès cette année". Une dizaine de jours plus tard, une circulaire est parue(1)
afin de rappeler cette visée, tandis qu’une seconde circulaire,
relative cette fois à la préparation à la sortie, est en cours de
rédaction à la Chancellerie. Comment expliquer alors que, malgré cette
avalanche de déclarations d’intention suivies de textes et de
directives, autant de personnes sortent de prison sans aménagement de
leur peine et sans aucune préparation à la sortie ?
suite1
une priorité toute relative
Selon les
professionnels du monde judiciaire et pénitentiaire, un des principaux
freins au développement des aménagements de peine et à l’amélioration
de la préparation à la sortie serait le manque de moyens. L’ancien
président de l’Association nationale des juges de l’application des
peines, Pascal Faucher, explique par exemple que, "du fait de
l’augmentation de la charge de travail liée à la tenue des audiences et
à la procédure de "sas"de sortie, beaucoup de juges de l’application
des peines ont dû réduire le temps passé avec les détenus. Ce faisant,
ils connaissent moins bien les condamnés, peuvent moins se rendre
compte de leur évolution et se montrent donc plus prudents à accorder
une sortie anticipée." L’analyse est identique chez les travailleurs sociaux. Selon Michel Pouponnot, l’un des secrétaires nationaux de la CGT "comme
il n'est plus possible d'intervenir auprès de tous, compte tenu des
moyens et des effectifs", "l’intervention des personnels est devenue
très sélective". Résultat : "une grande partie des personnes détenues n’est quasiment plus prise en charge". "Pourtant, ajoute-t-il, si
on souhaitait dégager les moyens nécessaires à l'exercice des missions
prévues par les textes, les budgets pourraient être trouvés comme ils
l’ont été pour le programme immobilier de la justice." De fait, un
simple coup d’œil au budget de l’administration pénitentiaire (AP)
apporte un tout autre éclairage sur ce que sont les priorités
gouvernementales. Alors que les crédits de paiement relatifs à la
mission de garde et de contrôle s’élèvent à 1,23 milliard d’euros pour
2006, ceux consacrés à l’accompagnement et à la réinsertion atteignent
à peine la somme, sans commune mesure, de 163 millions d’euros.(2)
En matière de recrutement, le décalage est tout aussi frappant : sur
les 2 469 agents qui devaient entrer en formation à l’École nationale
de l’administration pénitentiaire au cours de l’année 2006, ont
comptait 290 conseillers d’insertion et de probation pour 1 700
surveillants. L’examen des objectifs que s’est fixée l’AP est encore
plus parlant. Afin de "favoriser les conditions d’insertion professionnelles",
l’institution espère faire en sorte que le pourcentage de détenus
suivant une formation en 2006 reste le même qu’en 2005 (27,4 %), tandis
qu’elle escompte que la proportion de personnes bénéficiant d’une
activité rémunérée passer de 37,2 à 37,5 % et celle des personnes
bénéficiant d’un projet de préparation à la sortie de 21 à 22 %. Quant
aux aménagements de peine, la loi de finances prévoit que leur octroi
bénéficiera à 6,4 % des personnes placées sous main de justice, contre
6,2 % en 2005. Comme le souligne le rapporteur de la commission des
lois et des finances du Sénat, Philippe Goujon,(3) "la stabilité des objectifs peut décevoir". Mais, étant donné "la structure inadaptée d’une partie des établissements", "le vieillissement de la population pénale" et le "contexte de chômage et de délocalisation", l’AP assure que maintenir ces objectifs relève déjà d’une "performance exceptionnelle".
On ne saurait mieux acter de la démission des pouvoirs publics à
assurer la mission de réinsertion pourtant dévolue à la prison. Face à
l’ampleur du décalage existant entre les discours et la pratique, "on peut même se demander, assure M. Pouponnot, si
les missions d’individualisation de la peine, d’insertion, ne sont pas
d'autant plus proclamées qu’elles sont moins mises en œuvre".
suite2
l’abandon du travail social
Ce choix
politique et budgétaire a une influence non seulement quantitative
(nombre de personnes suivies, nombre d’aménagements prononcés), mais
aussi qualitative sur la façon dont la mission de réinsertion est mise
en œuvre. Dès 1999, des chercheurs(4) ont observé que "la
surcharge des différents services encourant à l’exécution des peines et
les délais de prise en charge qui en résultent sont une réalité
endémique qui non seulement limite le recours aux mesures du milieu
ouvert mais, en réduisant le temps du suivi, contribue à faire
prévaloir le contrôle sur le travail d’accompagnement et de soutien
social, qui obéit à une temporalité plus grande." Ainsi, le refus
des pouvoirs publics d’accorder les moyens nécessaires à l’exercice de
leurs prérogatives conduit les travailleurs sociaux à abandonner le
fondement de leur intervention - une "approche personnalisée du suivi" - au profit d’une "gestion administrative de la population placée sous main de justice". D’autant plus, explique M. Pouponnot, qu’une "très grande partie de l’encadrement des SPIP [services pénitentiaires d’insertion et de probation] pèse en faveur de l’intégration de ces nouvelles approches".
Loin d’être ignorée des responsables politiques, cette évolution entre
en résonance avec une mutation tout aussi lourde du concept même de
réinsertion. Certes, comme l’explique P. Faucher, "la loi de 2004 a
affirmé une chose fondamentale : ce n’est pas parce que quelqu’un a été
condamné qu’il doit rester stigmatisé toute sa vie par cette
condamnation, parce qu’il n’est pas réductible à l’acte qu’il a commis
et qu’il peut évoluer". Cependant, à peine quelques mois plus tard,
les débats sur la récidive et la loi qui s’en est suivie ont relégitimé
une approche totalement opposée, en martelant l’idée que, "parce qu’une personne a récidivé, il n’y a rien à espérer d’elle".
Cette stigmatisation des personnes s’accompagne de la mise en place de
contrôle et de contraintes toujours plus nombreux après leur libération
(voir encadré). Présentés comme des mesures d’assistance et de soins,
les dispositifs de peine après la peine et les instruments de fichage
des individus ne cessent de se multiplier et de s’étendre. Pour P.
Faucher, cette évolution nourrit une "confusion dans la compréhension de ce qu’est un aménagement de peine". En effet, explique-t-il, pour qu’il "ait
une chance de fonctionner, il ne peut pas être fondé sur la suspicion à
l’égard du condamné, mais bien sur la confiance qu’on peut lui accorder."
Cette politique soumet au contraire l’ancien détenu à une injonction
paradoxale dont il ne peut que difficilement s’extraire. Il doit se
réinsérer et éviter tout faux pas sous peine de réincarcération
immédiate, mais il reste considéré comme un délinquant en puissance et
marqué comme tel à ses propres yeux comme aux yeux de ses contemporains.
suite3
prendre le législateur au pied de la lettre
Les
conséquences de l’effet désocialisant de la prison et, à l’inverse,
l’efficacité des sanctions et des programmes de probation exécutés dans
la communauté et basés sur l’accompagnement plutôt que sur le contrôle
font pourtant l’objet aujourd’hui d’une abondante littérature
scientifique, tant en France que dans le reste de l’Europe ou en
Amérique du Nord. Le Conseil de l’Europe n’a de cesse de préconiser
cette approche. Approche par ailleurs unanimement partagée par les
juges de l’application des peines et les travailleurs sociaux. Son
intérêt n’est pas non plus ignoré de la classe politique, comme en
attestent les réformes de 2000 et de 2004. Alors comment faire pour que
les principes énoncés un jour ne disparaissent pas à l’occasion d’un
fait divers ou d’une campagne présidentielle ? En faisant de ces
principes une règle. Comme l’explique le président de l’Association
française de criminologie (par ailleurs directeur adjoint de la sous
direction des personnes placées sous main de justice à la direction de
l’AP), Philippe Pottier,(5) "l’enjeu
actuel est bien de prendre le législateur au pied de la lettre. Éviter
les sorties sèches ? Privilégier les libérations encadrées ? Il y a une
solution possible et connue : systématiser la libération
conditionnelle. Qu’elle ne soit plus une possibilité mais une
certitude. Que toute peine de prison se termine par une libération sous
condition, mise en œuvre par le SPIP." Cette solution ne règlera
pas tous les problèmes si elle ne s’accompagne pas d’une politique tout
aussi volontaire en faveur de l’emploi des sortants de prison, de la
formation, du logement, de l’accès aux droits et minima sociaux, ainsi
que du renforcement des effectifs des services d’insertion et de
probation et de l’application des peines. À elle seule, l’instauration
d’une libération conditionnelle automatique présente cependant un
intérêt indéniable pour la société. En réduisant les temps
d’incarcération, elle limiterait ses effets désocialisant. En
n’écartant plus du bénéfice d’un aménagement celles qui rencontrent le
plus de difficultés comme c’est le cas actuellement, elle rétablirait
une égalité de traitement entre les personnes détenues. Cette solution
permettrait en outre aux travailleurs sociaux et aux juges de
l’application des peines, déchargés des procédures d’examen et d’octroi
de ces mesures, de recentrer leur action sur l’accompagnement et le
suivi individualisé des condamnés. Surtout, seule l’introduction d’une
automaticité de l’aménagement de peine rendrait possible le
renversement de perspective souhaité par la Commission nationale
consultative des droits de l’homme dans son Étude sur les droits de l’homme dans la prison
de 2004 : faire que la période d’incarcération ne soit plus envisagée
comme une exclusion au nom d’une sécurité à court terme mais "un moment organisé autour de la restauration du lien social, en prévision de la sortie de prison", c'est-à-dire " faire de la restauration du lien social la fonction essentielle du service pénitentiaire".
La Suède a
fait ce choix en 1999 et ne l’a pas remis en question depuis, bien au
contraire. Son exemple nous montre que cette politique est non
seulement possible, mais aussi efficace. Lors de son déplacement à
Chartres, Pascal Clément a affirmé souhaiter "tout mettre en œuvre pour éviter les "sorties sèches" sans suivi et sans soutien", insistant "sur l’importance [qu’il] accorde aux alternatives à la détention et aux aménagements de peine" et prétendant "préférer les actes aux discours théoriques, aux incantations abstraites et aux critiques systématiques".
L’occasion lui est offerte de le prouver. Mais affirmer la primauté de
l’objectif de réinsertion dans la mission du service public
pénitentiaire supposerait de lever toute ambiguïté sur le but assigné à
la peine d’emprisonnement.
Stéphanie Coye
notes
(1) Circulaire relative aux aménagements de peine et aux alternatives à l’incarcération, du 27 avril 2006 (JUS D.06-30051C).
(2) Avis
présenté au nom de la commission des lois de l’Assemblée nationale sur
le projet de loi de finances pour 2006 par Michèle Tabarot, tome IV
Justice – Administration pénitentiaire – Protection judiciaire de la
jeunesse, 12 octobre 2005.
(3) Avis
présente au nom de la commission des lois du Sénat sur le projet de loi
de finances pour 2006, tome IV Justice – Administration pénitentiaire,
24 novembre 2005.
(4)
Antoinette Chauvenet, Catherine Gorgeon, Christian Mouhanna, Françoise
Orlic, "Contraintes et possibles : les pratiques d’exécution des peines
en milieu ouvert", décembre 1999, Ronéo, 193p. (5) "Nouveaux
aménagements de peine, libération conditionnelle et SPIP", dans Actualité juridique pénal, mars 2005.
interviews
aménagement des peines
des politiques paradoxales
Juge
de l’application des peines pendant 10 ans, ancien président de
l’association nationale des juges de l’application des peines (ANJAP),
puis formateur à l’École nationale de la magistrature, Pascal Faucher est
un observateur privilégié des évolutions des politiques d’aménagement
et d’individualisation des peines en France. Tout en soulignant les
importantes avancées des réformes de 2000 et de 2004, il reste perplexe
face aux tendances les plus récentes et la superposition de discours
contradictoires.
réinsertion et préparation à la sortie
une mission illusoire
Pour Michel Pouponnot, travailleur social et secrétaire national de la CGT pénitentiaire,
le décalage est de plus en plus grand entre les missions confiées aux
services pénitentiaires d’insertion et de probation et leur mise en
œuvre au quotidien. Jusqu’à en oublier les fondements du travail social
pénitentiaire : l’accompagnement individualisé de personnes en
difficulté.
la formation professionnelle en sursis ?
Durant les
mois d’été, de nombreux détenus en formation n’ont pas été payés. En
cause, une diminution drastique des crédits destinés à la rémunération
des stagiaires en formation professionnelle, gérés par le ministère de
l’Emploi et de la Cohésion sociale. Pour la troisième fois en quatre
ans, les actions de formation ont failli déserter la prison.
"comment peut-on encore parler de réinsertion ?"
Critères trop
restrictifs pour obtenir un aménagement de peine, désocialisation liée
à l’incarcération, services d’insertion et de probation débordés, les
obstacles ne cessent de se multiplier pour les personnes détenues
souhaitant se réinsérer. Témoignages.
à l’écoute des sortants de prison
Éducateur dans un centre d’hébergement à Lyon, Étienne Flageollet
décrit la fragilité d’un parcours de réinsertion, le dénuement des
personnes à leur libération, leur besoin de parler et d’être soutenues
dans leurs démarches. Des besoins élémentaires, auxquels les services
pénitentiaires ont parfois du mal à répondre.
demain tous fichés ?
Au
traditionnel « boulet » pour les sortants de prison que constitue le
casier judiciaire, s’ajoutent désormais plusieurs fichiers de personnes
condamnées ou simplement mises en cause. Très peu contrôlé, leur usage
ne cesse de s’étendre au détriment du "droit à l’oubli"et de la
possibilité d’une réintégration dans la société, dénonce l’avocat et ancien bâtonnier du barreau de Versailles, Nicolas Perrault.
un guide du sortant de prison
Parce que le
quotidien du prisonnier libéré s’apparente de plus en plus à un
parcours du combattant, l’OIP a décidé, dans la lignée du Guide du
prisonnier, de mettre à la disposition des personnes détenues un Guide
du sortant de prison. L’ouvrage paraîtra le 5 octobre prochain.
pour commander le
numéro, cliquez ici
|