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Politique pénitentiaire Rapport 2005

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Index de l'article
Politique pénitentiaire Rapport 2005
Limmobilier comme programme
LAP au garde avous
La loi pénitentiaire aux oubliettes ?
Le contrôle en miettes
Le paradoxe de la sécurité
notes

Le paradoxe de la sécurité

La crispation de l’administration pénitentiaire autour de sa seule mission de garde n’est pas nouvelle. Elle est même périodique. En 1963, après une double évasion de membres de l’OAS, De Gaulle morigène son Premier ministre Georges Pompidou. « Le ministère de la Justice ne fait pas son devoir », assène-t-il en conclusion d’un courrier où il pointe ce qui lui paraît comme une série de « négligences ». En retour, le garde des Sceaux tente d’insuffler à ses troupes une culture de « l’angoisse de l’évasion »[26]. En 1978, Jacques Mesrine s’évade du QHS de la Santé. « Au plus haut niveau de l’Etat », explique Jean Favard, « on demande alors au garde des Sceaux, de rendre impossible de tels faits » [27]. Après quoi, le ministre envisage la création d’établissements spécialement conçus pour les criminels dangereux et « dont chacun saura, dans le pays, qu’on ne s’évade pas ». En 2003, Dominique Perben, en déclarant vouloir rendre les évasions « quasi-impossibles », s’est inscrit dans cette lignée de déclarations martiales. Ainsi le mandat donné à l’administration pénitentiaire se rétrécit : que la société n’entende jamais parler de la prison, que les hauts murs ne soient pas secoués de protestation, de fuites ou de violences trop visibles. Il y a là un grand danger : se payer de mots. L’administration a d’évidence ses propres critères de dangerosité et poursuit un objectif de gestion qui subordonne toutes les activités orientées vers la réinsertion à ses impératifs de sécurité. Lorsqu’elle choisit les détenus qui devront être particulièrement suivis par son nouveau « bureau du renseignement pénitentiaire », elle y place les personnes condamnées pour des actes de terrorisme, les personnes issues du « grand banditisme », mais aussi les « meneurs dans les mouvements collectifs »[28]. La protestation contre l’ordre imposé en prison fait d’hommes et de femmes des détenus dangereux. Pourtant, le refus de cet ordre n’est pas le signe d’une dangerosité pour la société. Pascal Clément, ministre de la Justice, a déclaré en juillet 2005 que « la sécurité de la société est assurée lorsque la réinsertion d’un condamné est réussie et que disparaît la récidivé »[29]. Mais la rhétorique de la réinsertion ne peut pas masquer éternellement les choix opérés. Les orientations de l’action des services pénitentiaires sont claires : sur les seize pages du rapport d’activité 2004 du ministère de la Justice traitant de « l’activité pénitentiaire », quatre pages sont consacrées à son programme immobilier, trois au programme de sécurisation des établissements contre une demi-page au « renforcement des missions de réinsertion » et une page à « l’humanisation des conditions de détention » dont un paragraphe traitant de la « lutte contre le suicide » et un autre de « l’accueil des familles ». Les conséquences de telles orientations invitent pourtant à la réflexion. Jean Favard, magistrat à la Cour de cassation et ancien conseiller de Robert Badinter sur les questions pénitentiaires, a dénoncé le « fiasco » des quartiers de sécurité renforcée et analysé le « paradoxe de la sécurité » : « Trop de sécurité tue la sécurité, en rendant explosive l’atmosphère des détentions. A l’inverse, l’humanisation des prisons peut être, en elle-même, un facteur d’équilibre de nature à constituer en dernière analyse un excellent garant de leur sécurité ».

Pour justifier sa politique, le ministère de la Justice emploie toujours les mêmes arguments : risque d’évasion, dangerosité des personnes, nécessité de protéger le personnel. Ce faisant, il annihile toute mobilisation d’une pensée raisonnée sur les responsabilités pénale et pénitentiaire dans la production des incidents, agressions et autres tentatives d’évasion violentes. Comme l’expliquent les auteurs d’une étude sur la violence en milieu carcéral[30], en prison, l’individu est constamment mis dans une situation de « dépendance » et « d’attente », et « l’impuissance qui en résulte est un facteur de stress, de tension et d’énervement quotidien ». Dans ce contexte, la plupart des violences naissent d’un « détail », et paradoxalement la prison, « organisée pour faire face à l’imprévu et aux dangers que représentent les détenus, favorisent en fait l’un et l’autre ». Dès lors que tous les aspects de la vie carcérale se trouvent subordonnés à l’impératif sécuritaire, « l’explosion physique » dirigé contre autrui ou contre soi-même devient « un moyen d’éviter l’explosion psychologique ». D’autre part, les auteurs de l’étude insistent particulièrement sur « l’allongement de la durée moyenne des peines correctionnelles et criminelles » qui, selon eux, « constitue en lui-même un autre facteur de violence. Il est à classer dans les mesures sécuritaires les plus sévères, aux effets les plus lourds. » De fait, « l’accroissement du nombre des agressions contre les personnels de surveillance lui est imputable », de même que celui « des violences entre détenus ». Enfin, au-delà de l’allongement de la durée moyenne des peines « l’amenuisement des aménagements de peine, en réduisant les espoirs de sortie, favorise le désir d’évasion ». La même étude recense les facteurs (notamment la présence de psychiatres, le développement de l’enseignement, l’entrée progressive du droit) qui depuis une trentaine d’années, permettent une certaine pacification des relations en prison, mais remarquent que « l’évolution de la politique pénale ruine une partie de leurs effets ». Un processus en face duquel les surveillants sont de plus en plus démunis étant donné la brièveté et l’orientation de leur scolarité. En effet, les nouveaux surveillants arrivent après une période de formation écourtée - autour de quatre mois au lieu de huit - pour permettre une arrivée sur le terrain plus rapide. Et, « après une période où l’accent était mis sur la sécurité dynamique, la tendance aujourd’hui consiste à promouvoir de nouveau la sécurité défensive et répressive »[31], c’est-à-dire à privilégier les moyens de surveillance et de coercition par rapport à un modèle « qui fait appel au calcul, à la raison et à la parole des détenus » et « qui fait largement régresser les besoins et les moyens de sécurité coercitifs et dissuasifs classiques, sans mettre pour autant en péril l’organisation de l’organisation »[32].

« Lorsque les institutions décident de faire baisser la violence dans les prisons, celle-ci peut diminuer considérablement » conclut l’étude. La dégradation de la situation à l’intérieur des établissements pénitentiaires ne doit pas davantage à une fatalité qu'à la dangerosité présumée des personnes. Elle résulte de choix politiques qu’il serait honnête d’assumer comme tels. Les violences, agressions, auto-mutilations, suicides, grèves de la faim, mouvements collectifs, que les pouvoirs publics disent tant chercher à éviter, doivent être entendus et compris pour ce qu’ils sont : le produit croisé des conditions de détention et de la longueur des peines. L’orientation sécuritaire de la politique pénitentiaire est un mode de gestion de cette situation qui en occulte les causes et en ignore les effets.

 
 
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