|
Page 6 sur 7
Le paradoxe de la
sécurité
La
crispation de l’administration pénitentiaire autour de sa seule mission de
garde n’est pas nouvelle. Elle est même périodique. En 1963, après une double
évasion de membres de l’OAS, De Gaulle morigène son Premier ministre Georges
Pompidou. « Le ministère de la Justice ne fait pas son devoir »,
assène-t-il en conclusion d’un courrier où il pointe ce qui lui paraît comme
une série de « négligences ». En retour, le garde des Sceaux
tente d’insuffler à ses troupes une culture de « l’angoisse de
l’évasion ».
En 1978, Jacques Mesrine s’évade du QHS de la Santé. « Au plus haut
niveau de l’Etat »,
explique Jean Favard, « on demande alors au garde des Sceaux, de rendre
impossible de tels faits ».
Après quoi, le ministre envisage la création d’établissements spécialement
conçus pour les criminels dangereux et « dont
chacun saura, dans le pays, qu’on ne s’évade pas ». En 2003,
Dominique Perben, en déclarant vouloir rendre les évasions « quasi-impossibles »,
s’est inscrit dans cette lignée de déclarations martiales. Ainsi le mandat
donné à l’administration pénitentiaire se rétrécit : que la société
n’entende jamais parler de la prison, que les hauts murs ne soient pas secoués
de protestation, de fuites ou de violences trop visibles. Il y a là un grand
danger : se payer de mots. L’administration a d’évidence ses propres
critères de dangerosité et poursuit un objectif de gestion qui subordonne
toutes les activités orientées vers la réinsertion à ses impératifs de
sécurité. Lorsqu’elle choisit les détenus qui devront être particulièrement
suivis par son nouveau « bureau du renseignement pénitentiaire »,
elle y place les personnes condamnées pour des actes de terrorisme, les
personnes issues du « grand banditisme », mais aussi les
« meneurs dans les mouvements collectifs ».
La protestation contre l’ordre imposé en prison fait d’hommes et de femmes des
détenus dangereux. Pourtant, le refus de cet ordre n’est pas le signe d’une
dangerosité pour la société. Pascal Clément, ministre de la Justice, a déclaré
en juillet 2005 que « la sécurité de
la société est assurée lorsque la réinsertion d’un condamné est réussie et que
disparaît la récidivé ».
Mais la rhétorique de la réinsertion ne peut pas masquer éternellement les
choix opérés. Les orientations de l’action des services pénitentiaires sont
claires : sur les seize pages du rapport d’activité 2004 du ministère de
la Justice traitant de « l’activité pénitentiaire », quatre
pages sont consacrées à son programme immobilier, trois au programme de
sécurisation des établissements contre une demi-page au « renforcement
des missions de réinsertion » et une page à « l’humanisation
des conditions de détention » dont un paragraphe traitant de la
« lutte contre le suicide » et un autre de « l’accueil
des familles ». Les conséquences de telles orientations invitent
pourtant à la réflexion. Jean Favard, magistrat à la Cour de cassation et
ancien conseiller de Robert Badinter sur les questions pénitentiaires, a
dénoncé le « fiasco » des quartiers de sécurité renforcée et
analysé le « paradoxe de la sécurité » : « Trop
de sécurité tue la sécurité, en rendant explosive l’atmosphère des détentions.
A l’inverse, l’humanisation des prisons peut être, en elle-même, un facteur
d’équilibre de nature à constituer en dernière analyse un excellent garant de
leur sécurité ».
Pour
justifier sa politique, le ministère de la Justice emploie toujours les mêmes
arguments : risque d’évasion, dangerosité des personnes, nécessité de
protéger le personnel. Ce faisant, il annihile toute mobilisation d’une pensée
raisonnée sur les responsabilités pénale et pénitentiaire dans la production
des incidents, agressions et autres tentatives d’évasion violentes. Comme l’expliquent les auteurs d’une étude sur la violence en
milieu carcéral, en prison, l’individu est
constamment mis dans une situation de « dépendance » et
« d’attente », et « l’impuissance qui en résulte est
un facteur de stress, de tension et d’énervement quotidien ». Dans ce
contexte, la plupart des violences naissent d’un « détail »,
et paradoxalement la prison, « organisée pour faire face à l’imprévu et
aux dangers que représentent les détenus, favorisent en fait l’un et
l’autre ». Dès lors que tous les aspects de la vie carcérale se
trouvent subordonnés à l’impératif sécuritaire, « l’explosion
physique » dirigé contre autrui ou contre soi-même devient « un
moyen d’éviter l’explosion psychologique ». D’autre part, les auteurs
de l’étude insistent particulièrement sur « l’allongement de la durée
moyenne des peines correctionnelles et criminelles » qui, selon eux, « constitue
en lui-même un autre facteur de violence. Il est à classer dans les mesures
sécuritaires les plus sévères, aux effets les plus lourds. » De
fait, « l’accroissement du nombre des agressions contre les personnels
de surveillance lui est imputable », de même que celui « des
violences entre détenus ». Enfin, au-delà de l’allongement de la durée moyenne des peines
« l’amenuisement des aménagements de peine, en réduisant les espoirs
de sortie, favorise le désir d’évasion ». La même étude recense les
facteurs (notamment la présence de psychiatres, le développement de l’enseignement,
l’entrée progressive du droit) qui depuis une trentaine d’années, permettent
une certaine pacification des relations en prison, mais remarquent que « l’évolution
de la politique pénale ruine une partie de leurs effets ». Un
processus en face duquel les surveillants sont de plus en plus démunis étant
donné la brièveté et l’orientation de leur scolarité. En effet, les
nouveaux surveillants arrivent après une période de formation écourtée - autour
de quatre mois au lieu de huit - pour permettre une arrivée sur le terrain plus
rapide. Et, « après une période où l’accent était mis sur la sécurité
dynamique, la tendance aujourd’hui consiste à promouvoir de nouveau la sécurité
défensive et répressive »,
c’est-à-dire à privilégier les moyens de surveillance et de coercition par
rapport à un modèle « qui fait appel au calcul, à la raison et à la
parole des détenus » et « qui fait largement régresser les
besoins et les moyens de sécurité coercitifs et dissuasifs classiques, sans
mettre pour autant en péril l’organisation de l’organisation ».
« Lorsque
les institutions décident de faire baisser la violence dans les prisons,
celle-ci peut diminuer considérablement » conclut l’étude. La
dégradation de la situation à l’intérieur des établissements pénitentiaires ne
doit pas davantage à une fatalité qu'à la dangerosité présumée des personnes.
Elle résulte de choix politiques qu’il serait honnête d’assumer comme tels. Les
violences, agressions, auto-mutilations, suicides, grèves de la faim,
mouvements collectifs, que les pouvoirs publics disent tant chercher à éviter,
doivent être entendus et compris pour ce qu’ils sont : le produit croisé
des conditions de détention et de la longueur des peines. L’orientation
sécuritaire de la politique pénitentiaire est un mode de gestion de cette
situation qui en occulte les causes et en ignore les effets.
|