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L’AP au garde-à-vous
L’arrêté
du 7 janvier 2003 est l’acte inaugural d’une réorganisation en profondeur de
l’administration pénitentiaire (AP). Il témoigne aussi des priorités que se
sont fixées les pouvoirs publics après le changement de gouvernement. Un
nouveau département fait son apparition au sein de la direction centrale de
cette administration, dont l’intitulé à lui seul a valeur de programme :
« l'état-major de sécurité ». La création de cet état-major déroge à
l’organigramme habituel sur plusieurs points. D’abord, il recèle en son sein
deux autres innovations : un bureau prenant en charge la « sécurité
pénitentiaire » et un autre se voyant assigner la mission d’organiser la
collecte du « renseignement pénitentiaire ». Ensuite, c’est dans le
giron de cet état-major qu’est déplacé l’un des services les plus sensibles de
la direction centrale, le bureau de la « gestion de la détention ».
Loin d’être anodine, cette restructuration consacre un primat de la sécurité
qui n’a cessé de se faire sentir depuis lors. En avril 2005, les directions
régionales de l’administration pénitentiaire sont réorganisées selon le même
schéma : un département « de la sécurité et de la détention »
abrite des unités chargées respectivement « de la sécurité et du
renseignement », « de la gestion de la détention » et « du
droit pénitentiaire ».
La CFDT-justice s’est élevée à la fois contre la philosophie générale qui sous-tend
cette réforme et ses conséquences prévisibles : « travail en miettes et
mission de réinsertion de l’administration pénitentiaire saccagée ».
Un point de vue qui n’est manifestement pas celui des syndicats pénitentiaires
majoritaires. En effet, au même moment, l’UFAP et FO-pénitentiaire ont adoubé
un autre projet ministériel porteur d’une semblable charge symbolique. Il
s’agit cette fois de tenter de répondre à la crise identitaire qui traverse le
corps des surveillants de prison, en changeant leur dénomination. Il n’y aura
plus désormais de surveillants, premiers surveillants, surveillants-chefs ou
chefs de service pénitentiaire, mais des brigadiers, majors, lieutenants,
capitaines et autres commandants pénitentiaires. La CGT-pénitentiaire s’est refusée
à cautionner cette « transformation du corps des chefs de service
pénitentiaire en corps de commandement », jugeant que « ces
nouveaux noms dénotent d’une volonté de militarisation ». Cette
initiative ne fait pourtant que confirmer l’orientation donnée par l’ancien
directeur de cette administration qui, en juillet 2003, avait édicté une
circulaire portant création d’un uniforme pour les chefs d’établissement. Il
s’agissait alors de manifester « à la fois la reconnaissance qui
leur est due et l'appartenance à un même corps de responsables d'une
administration de sécurité ».
Cette circulaire a été complétée, en avril 2004, par un arrêté « relatif
à l’uniforme » des agents pénitentiaires se proposant de réglementer
sur des questions aussi essentielles que le moment de l’année où il convient de
passer de l’uniforme d’été à celui d’hiver, ou informant que « la
présentation des tenues d'uniforme doit être impeccable ».
Décidée à s’opposer à toutes ces dérives, la CGT est à l’origine d’une
mobilisation au sein des 30 000 personnels de l’administration
pénitentiaire. Sa pétition a déjà recueilli plus de 4 000 signatures à l’été
2005. La volonté réformatrice du gouvernement est censée rassurer des
personnels pénitentiaires que les politiques pénale et pénitentiaire ont
plongés en plein désarroi. « Les surveillants, ces autres victimes de
la surpopulation carcérale » titrait Le Monde en juin 2004. « La
situation actuelle du tout-carcéral témoigne d’un irrespect total des individus
des deux côtés des barreaux », expliquait alors Céline Verzeletti,
secrétaire générale de la CGT : « d’un côté il y a moins d’espace
et moins d’activité pour les détenus, de l’autre des personnels fatigués,
réduits au rôle de porte-clés, qui n’en peuvent plus de courir dans tous les
sens ». Dans le même article, l’UFAP jugeait alors qu’on
envoyait les surveillants « au casse-pipe ». Le 19 mai 2005,
lors d’un séminaire sur les services pénitentiaires en Europe, Christophe
Marquès, le secrétaire général de FO a pointé les difficultés de l’exercice du
métier des personnels pénitentiaires : « sinistres records »
de surpopulation qui imposent une « gestion de la promiscuité »,
maisons d’arrêt de « plus d’un siècle » dans lesquelles se
systématise la « dérogation au principe de l’encellulement individuel
de jour comme de nuit », manque d’activités scolaires et
professionnelles des détenus, le tout concourant à une « crise des
vocations ». En juin 2005, la CGT a lancé un appel à témoignage auprès
des personnels sur leur perception des effets de la surpopulation. Leur lecture
est édifiante. « Nous travaillons dans l’urgence permanente, parant au
plus pressé. L’urgence de la détention provoque une pression constante et à
tout niveau en faisant accroître l’agressivité. Les situations de crise sont
plus fréquentes » - « la promiscuité déjà difficilement
vécue en cellule n’a vu que s’accroître le phénomène pour entraîner une envolée
de la violence entre détenus, et par conséquent a détérioré les conditions de
travail des surveillants et leur capacité à gérer l’innommable » -
« si moi qui suis
fonctionnaire vis mal ma mission, pour les détenus c’est cent fois plus
grave » - « dès
que l’on commence à poser les matelas par terre, tous les services de détention
sont sous pression et en proie aux incidents » - « je n’ai pas d’autre alternative
que d’attendre dans un état d’anxiété, de tristesse, mon départ à la
retraite ».
Au sein de
la profession, les actions de protestation contre la surpopulation se sont
multipliées, réunissant parfois l’ensemble des syndicats. En 2004, les
surveillants de Nantes (Loire-Atlantique) ont fait part publiquement de leur
mécontentement. Le 27 janvier 2004, la CGT a appelé les surveillants à « passer
à des actions plus musclées » pour se faire entendre de leur
administration. Dénonçant dans un même mouvement les conditions de vie imposées
aux détenus de la maison d’arrêt de Nantes et les conditions de travail
indignes qui en découlent pour l’ensemble des personnels. Un établissement où
les effectifs de population détenue dépassent régulièrement les
410 personnes pour 291 places effectives. Le 19 février, en face du palais
de Justice de la ville, les surveillants ont délimité au sol un espace de 16 m2.
Ils y ont entassé six lits, six chaises, trois tables, une cuvette de toilette
et deux armoires, le tout figurant l’intérieur d’une cellule ordinaire de la
maison d’arrêt des hommes. « Ça devient aussi dangereux d’y être
incarcéré que d’y travailler », témoigne un premier surveillant aux
passants qui l’interrogent. Le 5 mars, les mêmes surveillants décident cette
fois d’aller manifester devant le siège de la direction régionale des services
pénitentiaires à Rennes. Là, ils organisent un lâché de 110 ballons sur
lesquels sont accrochées 425 sardines en carton, symbolisant respectivement le nombre
de cellules et le nombre de détenus. Le message est clair : il n’y a pas
d’autre décision à prendre que de fermer cet établissement « obsolète
et dangereux ». Le 8 juillet 2005, le nouveau garde des Sceaux, Pascal
Clément, en visite à la maison d’arrêt, admet le « problème ».
Mais il n’a d’autre réponse que d'intégrer Nantes dans les plannings de
construction, de sorte que la ville accueille plus rapidement une nouvelle
prison.
Outre les
personnels pénitentiaires, la dégradation continuelle des conditions de
détention a suscité une mobilisation nationale parmi les avocats. Depuis 2003,
ils organisent le 8 juillet une journée de lutte contre la surpopulation
carcérale. Lors de la première action, les bâtonniers ont interpellé élus et
préfets de région, exprimant leur « inquiétude » en face d’une
« situation intolérable ». Le bâtonnier de l’ordre des avocats
de l’Essonne a dénoncé le « non-respect des droits élémentaires des
détenus » devant la porte de la prison de Fleury-Mérogis, en écho à
son homologue des Yvelines estimant pour sa part que « la surpopulation
pénale et la promiscuité qui en est la conséquence sont contraires à la dignité
humaine ». Un an plus tard, mêmes constats et même indignation. « Personne ne peut aujourd’hui ignorer la
surpopulation des établissements pénitentiaires et les conditions scandaleuses
d’accueil en détention, notamment en ce qui concerne la promiscuité et
l’hygiène », ont déclaré d’une seule voix les bâtonniers aux
portes de chacune des prisons françaises. Dénonçant une « situation
incompatible avec le respect dû à toute personne humaine », le
bâtonnier de Lyon a souligné l’état « d’insalubrité » des
prisons de la ville, construites au XIXème siècle et qui
accueillaient alors 930 détenus dans 360 places. « Symbole de la
vétusté des prisons françaises », les bâtonniers du
Languedoc-Roussillon ont manifesté devant la maison d’arrêt de Béziers. « La
prison, c’est seulement une privation de liberté. Cela ne doit pas être l’enfer
de la promiscuité, la saleté et l’insécurité », a déclaré le bâtonnier
de Montpellier. A Toulouse, cinq parlementaires de Haute-Garonne, sollicités
par les avocats, ont visité la maison d’arrêt de Seysses. Inaugurée 18 mois
auparavant et prévue initialement pour 597 détenus, elle en « accueille »
alors 900. Conclusion du président de la Conférence des bâtonniers : « nous espérons avoir suffisamment
attiré l’attention pour que l’on passe des paroles aux actes en limitant
notamment les détentions provisoires. » Rien n’y fait. En
juillet 2005, les avocats ont été contraints de reprendre la route des prisons.
Ainsi, les 18 bâtonniers des barreaux de Rhône-Alpes, qui représentent les
3 600 avocats de la région, se sont rassemblés devant la maison d'arrêt de
Chambéry pour dénoncer la surpopulation. Ils entendaient mettre
particulièrement l’accent sur la situation « inacceptable » de
cet établissement qui accueillait 172 détenus pour 75 places, contraignant deux
ou trois personnes à partager leur quotidien dans un espace cellulaire de 9 m2.
Des
détenus ont également tenté d’alerter sur leurs conditions de vie, choisissant
pour certains, de saisir les juridictions administratives. Leurs plaintes ont
été jugées recevables. Le 1er mars 2004, le tribunal administratif
de Clermont-Ferrand a ordonné que soit vérifié par un huissier l’état d’une
cellule. Placé le 29 décembre pour une durée de 30 jours au quartier
disciplinaire du centre de détention de Riom, un détenu a simplement évoqué le
fait « qu'il gelait dans le cachot ».
Trois jours après sa désignation, l'huissier a effectivement constaté que
« la bouche grillagée de 7 cm sur 27
cm », censée expulser de
l'air chaud, était « obstruée en
partie par de la peinture » et que la température pouvait être
qualifiée d’« ambiante ».
Le thermomètre affichait à l’intérieur comme à l’extérieur, moins de 0 °C.
La Chancellerie s’est pourvue contre la décision de la juridiction, mais le
Conseil d’Etat a reconnu par un arrêt du 15 juillet 2004 le « caractère d'utilité et d'urgence »
du constat d’huissier demandé par le tribunal. Le 21 juillet 2004, le tribunal
administratif de Nantes a désigné un architecte pour dresser un état des lieux
des conditions de détention, suite à un recours en référé déposé au nom de cinq
personnes détenues à la maison d’arrêt de la ville. Après sa visite, l’expert a
volontairement outrepassé sa « mission »,
limitée « à une description des
faits », en écrivant dans son pré-rapport que « l’encellulement forcé de 6 personnes dans
des cellules de moins de 20 m2 est révoltant et indigne ».
Considérant que « dans certaines
circonstances particulières, se taire est une lâcheté », l’architecte
avait choisi d’exprimer son opinion, « au
nom de l’éthique ». Il a dû soustraire ces considérations de son
rapport, qui a été remis le 28 janvier 2005. Le 27 septembre 2004, le juge des
référés administratifs de Brest, saisi par deux avocats afin de « constater que la surpopulation bafoue la Convention européenne des
droits de l’homme », a désigné un expert « pour décrire, aux besoins à l’aide de plans et de photographies »,
toutes les cellules occupées par leur client depuis son incarcération à la
maison d’arrêt de Brest en 2001. En juillet 2005, le tribunal administratif de
Lyon, saisi en référé par trois détenus, a ordonné à un expert de dresser un
rapport complet sur les conditions de détention dans les prisons lyonnaises de
Montluc et Saint-Joseph. Au moment du dépôt de la requête, le taux d’occupation
était de 300 % à la maison d’arrêt des femmes de Montluc. La détenue qui a
déposé le référé s'y trouvait alors en détention provisoire depuis neuf mois,
et partageait sa cellule avec trois autres femmes. Elles vivaient dans une
pièce de 9 m2 avec trois lits superposés. La nuit, un matelas posé à
même le sol accueillait la quatrième personne. Il ne restait alors plus le moindre
espace pour bouger. Dans la maison d’arrêt des hommes, le taux d’occupation
était de 225 %.
Les conséquences désastreuses de la surpopulation, pour
les détenus comme pour les personnels et les intervenants, transparaissent
nettement à la lecture des rapports d’activités annuels et des rapports des
commissions de surveillance des établissements pénitentiaires. « Il est
évident que la surpopulation carcérale exacerbe les tensions entre les
individus », peut-on lire concernant la maison d’arrêt de Bordeaux-Gradignan.
« Les
transferts sur la maison d’arrêt pour désencombrer certains établissements ont
des effets néfastes sur la détention avec des détenus qui n’ont souvent plus
rien à perdre. Cela accroît les tensions et les actes d’indiscipline. A cela s’ajoute
la vie en dortoir avec la promiscuité, la différence d’âge et d’origine, les
fumeurs et les non-fumeurs, les problèmes d’hygiène, tous ces éléments
participent à la difficulté à gérer cette population pénale dans des dortoirs
surencombrés », lit-on comme évocation de la
situation qui prévaut au sein de la maison d’arrêt de Rodez, représentative du
quotidien de 75 % des prisons françaises. Ainsi, à la maison d'arrêt de
Poitiers, « les affectations en cellule au regard des simples critères
légaux, sont devenues quasi impossibles. Les personnes incarcérées ont des
profils hétérogènes, les faire cohabiter à trois par cellule, n’est pas sans
générer des tensions internes du fait du manque de place. Maintenir une vie
sociale intérieure calme, et gérer l’ensemble des activités dans le respect et
la dignité est devenu particulièrement délicat ». Même sinistre
réalité à la maison d’arrêt de Lyon où l’on évoque « la dure réalité de
faire tourner un établissement surpeuplé et vétuste au point que la maintenance
la plus élémentaire y devient délicate et étriquée au point que ni les projets
pédagogiques ni les projets thérapeutiques ne peuvent s’y épanouir dans les
exigences de temps requises ». Et finalement, ce constat du directeur du centre
pénitentiaire de Perpignan : « outre la surchauffe des équipements
non prévus » pour une population « en sureffectif
chronique (sanitaires, alimentations, services médicaux), la surcharge de
travail qui incombe aux personnels est accrue de toutes les tensions que
véhicule ce sur-encombrement, propice aux tensions, conflits et passage à
l’acte ». Qui laisse place au désarroi que suscite la conscience des
limites de sa fonction : « en date du 7 mars 2003, j’ai saisi le
Directeur Régional en urgence d’une demande d’exclusion de 7 détenus, lesquels
faisaient circuler une pétition s’élevant contre le régime de la maison
d’arrêt ; ceux-ci incitaient leur co-détenus à la révolte violente ;
leur exclusion s’effectuera in extremis dans un climat de grande
tension, non sans que ces détenus nous aient indiqué : "avec ou sans
nous, vous aurez votre mutinerie" ».
A ces
protestations des uns et des autres, détenus et surveillants, qui ont à
connaître les conséquences d’une politique pénale hors de contrôle, les
pouvoirs publics tentent de répondre en faisant passer la prison pour une
citadelle assiégée, dont les gardiens sont appelés à l’union sacrée. Face à des
détenus forcément dangereux. En caricaturant à l’extrême l’appartenance du
corps des surveillants aux forces de sécurité. En allant jusqu’à faire résonner
dans les discours officiels des inflexions militaires et des accents guerriers.
« Je me sens proche de vous parce
que vous êtes l’avant-garde de la sécurité intérieure », s’est exclamé
le nouveau garde des Sceaux, à l’issue de sa première visite en milieu
pénitentiaire, le 4 juillet 2005, à la maison d'arrêt de Fresnes. A rebours de
la recommandation de la CNCDH qui, s’évertuant à trouver un sens à redonner aux
missions assignées à l’administration pénitentiaire, recommandait en mars 2004
« l’alignement du statut spécial des agents pénitentiaires sur le droit
commun de la Fonction publique, la revalorisation de la mission des personnels,
la constitution d’équipes pluridisciplinaires autour de projets de réinsertion »,
comme autant de « volets de l’évolution du service public pénitentiaire
et de l’évolution de la condition du détenu ».
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