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Droit à l'image pour les prisonniers Imprimer Envoyer
Vendredi, 17 Juin 2011 13:22

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« Messieurs, avez-vous le souvenir d'avoir déjà croisé le regard d'un prisonnier ? Dans un journal ? À la télévision ? Dans notre société de l'image, les hommes et les femmes emprisonnés sont des personnes sans visages. » C'est en ces termes que se voient interpellés, dans une lettre ouverte du 17 juin 2011, les ministres de la Justice et de la Culture par la réalisatrice, Catherine Réchard,  et les producteurs du documentaire « Le déménagement ». Des personnes détenues et des personnels de surveillance y témoignent à visage découvert, dans le contexte de la fermeture de la maison d'arrêt Jacques Cartier de Rennes, vétuste et insalubre, et de leur « emménagement » dans un établissement flambant neuf, moderne et immense, perdu dans une zone industrielle.

 

« On coupe encore, de manière symbolique, la tête des prisonniers »

Un documentaire pour l'instant voué à la confidentialité, puisque France Télévisions en a suspendu la diffusion. En cause : un courrier de la direction de l'administration pénitentiaire adressé aux producteurs, dans lequel elle « souhaite que l'anonymat physique et patronymique des personnes détenues soit respecté ». En clair, l'administration demande à ce que leurs visages soient floutés avant toute diffusion télévisuelle. Les auteurs du film s'y refusent, posant la question du droit à l'image des personnes incarcérées. En filigrane, apparaît toute l'ambiguïté de l'article 41 de la loi pénitentiaire de 2009, qui reconnaît le droit de la personne détenue à disposer de son image comme tout un chacun : « Les personnes détenues doivent consentir par écrit à la diffusion de leur image ou de leur voix lorsque cette diffusion ou cette utilisation est de nature à permettre leur identification ». Le même article permet néanmoins à l'administration de s'opposer à certaines diffusions si cela « s'avère nécessaire à la sauvegarde de l'ordre public, à la prévention des infractions, à la protection des droits des victimes ou de ceux des tiers ainsi qu'à la réinsertion de la personne condamnée ». En l'espèce, l'administration n'invoque aucune de ces nécessités pour justifier son objection, se contentant d'invoquer une position de principe. Il peut dès lors être considéré que sa demande ne saurait s'imposer à France Télévisions, la convention contractuelle ne comprenant aucune clause relative à l'anonymat des personnes. Et les personnes filmées ayant chacune confirmé par écrit leur accord pour la diffusion de leur image.


À l'ombre de la République, documentaire de Stéphane Mercurio sur le travail du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, a ouvert la voie, montrant avec éclat qu'en restituant leur image aux personnes détenues, c'est aussi leur parole qu'on libère. Immergée dans le travail du Contrôleur et de ses équipes, la réalisatrice a bénéficié d'une liberté assez inédite. Et qui a conduit l'administration pénitentiaire à tenter d'empêcher la diffusion télévisuelle du documentaire. Canal + est passée outre, ce que n'a pas osé faire France Télévisions à ce jour, qui devait – qui doit – diffuser « Le déménagement ».

L'image de l'institution ?

À titre de principe, c'est bien celui du droit à l'image des personnes détenues qui devrait être respecté, dans la limite des conditions posées par la loi. Sont ici concernés des adultes aptes à donner leur consentement, qui ont fait le choix d'assumer leur situation et leurs propos, choix qui participe de leur retour à une vie citoyenne et d'une réappropriation symbolique de leur corps contraint. « Trente ans après l'abolition de la peine de mort, on coupe encore de manière symbolique les têtes des condamnés », soulignent les auteur et producteur du documentaire. Plus largement, il est permis de se demander si l'administration pénitentiaire ne brandit pas la condition du « floutage » des visages à titre de simple prétexte pour empêcher la diffusion de documentaires dont elle estime qu'ils portent atteinte à... son image. Prompte à communiquer sur son ouverture aux médias, la « dernière grande muette » se garde toujours de mentionner les conditions dont elle assortit toute autorisation de reportage. L'administration pénitentiaire reste décisionnaire quant aux lieux qui seront visités, aux chemins qui seront parcourus au sein des établissements, ainsi qu'aux personnes qui seront rencontrées et interviewées. La 96e proposition pour la France du candidat Mitterrand, qui promettait que « toute censure de l'information, y compris dans les casernes et les prisons, sera abolie », sonne invariablement creux. En exerçant pareil contrôle, c'est un verrou central que les pouvoirs publics s'efforcent de maintenir fermé. Verrou qui condamne non seulement la parole des personnes détenues, celle des personnels pénitentiaires et des intervenants en détention, mais aussi le principe de la liberté de la presse et du droit à l'information.

© photo Olivier Aubert