jeudi, 23 février 2012 16:46

Rapport 2011, extrait du chapitre 9 - Suicides

OIP, Rapport, les conditions de détention en France, La Découverte, 336 pages, 2011, 24€.

 

 

suicide_thumbAvec en moyenne une personne détenue se donnant la mort tous les trois jours, la France demeure l'un des pays qui « présente le niveau de suicide en prison le plus élevé de l'Europe des Quinze ». Les détenus se suicident six fois plus qu’en population générale, à caractéristiques démographiques égales (âge, sexe). Alors que les instances européennes ne cessent de rappeler à la France que la prévention du suicide est une question de santé publique, les gouvernements successifs persistent dans leur refus de transférer cette compétence de l’administration pénitentiaire au ministère de la Santé. Déniant l’impact des conditions de détention sur l’état psychologique des détenus, les mesures de prévention se focalisent jusqu’à l’absurde sur l’empêchement du geste suicidaire et occulte l’indispensable restauration de la personne dans sa dimension de sujet et d’acteur de sa vie.

 

Mots clés :
- responsabilité de la politique de prévention
- facteurs de sursuicidité
- profil des détenus suicidés
- moments à haut risque suicidaire
- lieux à fort risque suicidaire
- politique de prévention du suicide
- surveillance renforcée
- dotation de protection d’urgence (ci-dessous)
- cellules de protection d’urgence
- codétenus
- tentatives de suicide et automutilations
- quartier disciplinaire
- hausse des condamnations de l’Etat

 

La dotation de protection d'urgence est présentée comme l’une des deux innovations du plan d’action de juin 2009 : il s’agit de mettre à disposition de tous les établissements pénitentiaires des « couvertures indéchirables » et des « vêtements déchirables » (pyjama jetable, gant et serviette de toilette à usage unique), de sorte à empêcher les détenus de se doter d’un moyen de pendaison. Au prétexte qu’« il est important de tout mettre en œuvre pour prévenir le risque », ce dispositif est appelé à précéder la mise en œuvre d’une hospitalisation d’office. Expérimentés dans un premier temps au quartier disciplinaire du centre pénitentiaire de Châteauroux, puis déployés dans les vingt établissements ayant connu le plus grand nombre de suicides depuis 1996, ces « kits anti suicide » devaient être mis à disposition de l'ensemble des établissements durant le quatrième trimestre 2009, une généralisation qui a été effective en mars 2010. Au 7 juillet 2011, selon l'administration pénitentiaire, plus de 1060 « kits » avaient été distribués. Le plus souvent a des personnes placées au quartier disciplinaire (71% des cas), et une fois sur deux à des personnes qui y avaient été mises en prévention. Ces « kits » sont distribués « en cas de risque imminent de passage à l’acte suicidaire et/ou de crise suicidaire aiguë », sur décision du chef d'établissement qui est tenu d'en informer immédiatement le service médical ou le centre 15.

 

Si la décision d'une telle dotation revient au chef d'établissement, le corps médical s'étant opposé à toute assimilation de ce dispositif à une mesure d'ordre sanitaire, il s'avère que depuis sa mise en place, certains médecins ont pu se retrouver impliqués dans son utilisation. A Châteauroux par exemple, la décision est prise par l'administration pénitentiaire, mais un avis médical est systématiquement demandé avant de retirer la « protection d’urgence » et de restituer au détenu ses effets personnels. Un psychiatre intervenant au centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier, interrogé par l’OIP, dénonce les « aberrations » auxquelles peut conduire l’utilisation des pyjamas en papier : durant l'hiver 2009, ce vêtement a été remis à un détenu qui s'est plaint par la suite d'avoir froid aux pieds. Le surveillant lui a donné deux sacs poubelle, les chaussures étant prohibées « à cause des lacets ». Dans l’établissement, le premier détenu qui s'est vu remettre un pyjama en papier est parvenu à se pendre avec la ceinture rigide qu'il comporte et qui ne s’est pas déchirée. En conséquence, il a été demandé à ce que les ceintures soient systématiquement enlevées des pyjamas. Admettant que « les draps déchirables jetables ne constituent pas la solution miracle pour éradiquer le suicide par pendaison en prison », le rapport Albrand estimait qu' « une expérimentation » s’avérait « nécessaire avant toute décision », qui devrait « intervenir dans un cadre préétabli extrêmement précis, selon un protocole à définir, le tout en lien étroit avec les services du ministère de la santé ». En vain. Au 19 septembre 2011, soit un peu plus de deux ans après la première utilisation de ce type de « kit », cinq suicides s’étaient déroulés au moyen de ses composants. Au 7 juillet 2011, l'utilisation de la dotation d'urgence avait été constatée dans seize tentatives de suicides. Concédant que « ces produits ne présentent pas de garantie absolue contre un passage à l'acte suicidaire abouti », l'administration pénitentiaire reste convaincue de leur utilité pour « retarder l'issue de la crise suicidaire ». Dans un bilan du dispositif effectué en août 2011, elle estime qu’« ils peuvent également avoir un effet psychologique positif pour la personne détenue », de par l’« entretien préalable » que leur attribution implique. C'est pourquoi, sans remettre en cause la pertinence du dispositif, elle prévoit, pour prévenir les « incidents d'utilisation » que sont leur usage dans un passage à l'acte suicidaire, de mettre en place des « solutions techniques visant à augmenter la solidité des couvertures » et « la fragilité des pyjamas ».

 


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Lu 10796 fois Dernière modification le vendredi, 06 juillet 2012 16:16