|
Page 1 sur 9
Rapport 2005 : les conditions de détention en France,
OIP/La découverte, 2005, 288p.
politique pénale
Au prix d'une insécurité juridique accrue, le
gouvernement inscrit sa
politique pénale dans un mouvement de réforme
perpétuel. En renforçant
les pouvoirs de l'accusation et en démantelant les
garanties procédurales du justiciable, il vise à intégrer la justice dans une
administration de la répression. Par la multiplication des infractions et
l'alourdissement des sanctions, il exprime sa volonté de punir toujours
davantage les diverses figures de l'ennemi intérieur.
La
politique pénale menée depuis trois ans par le gouvernement semble avoir eu des
résultats marqués d'un curieux paradoxe. D'un côté, le sujet a été l'objet
d'une attention constante, a suscité des prises de paroles répétées des plus
hautes autorités de l'État, a engendré des réformes de grande envergure qui ont
modifié à tous les niveaux le fonctionnement du système pénal. On a, au nom de
la sécurité, durci la répression, ciblé des quartiers et des populations,
affaibli les droits de la défense, et rempli les prisons. De l'autre, elle
semble n'avoir eu aucun effet bénéfique sur la délinquance, et même, si l'on en
croît les dernières statistiques de la police, avoir accompagné une dégradation,
dans le domaine primordial des violences aux personnes, celles-ci étant en
juillet 2005, en très sensible augmentation. Ce bilan ne surprend pas tous ceux
qui ont clamé dès 2002, au risque de passer soit pour des défenseurs angéliques
des droits de l'homme, soit pour des sociologues dispensateurs de commodes
excuses, que la politique de stricte répression menée par le gouvernement ne
pouvait apporter, au vu des études connues en la matière, aucune amélioration
de la situation en matière de délinquance. Mais il ne peut manquer de susciter
l'interrogation, sur les raisons, qui, aujourd'hui encore, font de la politique
pénale un objet politique en perpétuel chantier, qui, faute de pouvoir
prétendre à une quelconque résolution du problème qu'il semble viser, ne peut
que perpétuellement se nourrir de sa réforme, du constat de son insuffisance et
de l'impérieuse nécessité de rendre les sanctions plus certaines et plus
lourdes. Comme si la seule limite à la volonté de punir davantage était la
capacité du système judiciaire et pénitentiaire à absorber ce flot de
justiciables, à gérer des tribunaux engorgés et des prisons surpeuplées, non
pas en garantissant le respect des droits des personnes mais en empêchant que
les personnes privées de liberté ne manifestent le rejet des conditions
d'existence qui leur sont faites.
Dès juin
2003, le Comité européen de prévention de la torture, inquiet de la dramatique
surpopulation des prisons a attiré l'attention du gouvernement sur cette
spirale répressive. « Les hauts responsables de l'administration
pénitentiaire ont clairement fait entendre que le surpeuplement carcéral était
avant tout lié à une politique pénale répressive, correspondant à une tendance
de l'opinion publique souhaitant plus de sévérité », écrivait le CPT dans
son rapport1. Pas du tout, lui a répondu le garde des Sceaux. « Le
surpeuplement invoqué ne trouve pas sa source dans un excès de pénalisation des
comportements délictuels et criminels, mais dans l'insuffisance du parc
pénitentiaire français et son inadaptation à l'augmentation réelle de la
délinquance que la France a subie au cours des dernières années ». Et
d'invoquer les taux d'incarcération de nos voisins européens : la France « présente
un taux de détention de 98,1 pour 100 000 habitants et accueille donc,
proportionnellement à sa population, beaucoup moins de détenus que nombre de
pays européens occidentaux, tels que par exemple l'Italie, les Pays-Bas, le
Luxembourg, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre et le Pays de Galles dont les
taux de détention sont tous supérieurs à 100 détenus pour 100 000
habitants, et pour certains supérieurs à 130 détenus pour 100 000
habitants ». Faute de pouvoir justifier l'intérêt d'une pénalisation accrue
comme réponse aux phénomènes de délinquance, le gouvernement a eu cent fois
recours à cet argument. Ainsi le passage, entre le 1er janvier 2001
et le 1er janvier 2005, de 47 837 à 59 197 personnes de la
population carcérale apparaît-il comme une simple mise aux normes européennes.
Sans jamais citer les pays qui, comme l'Autriche, la Belgique, la Croatie, le
Danemark, la Finlande, l'Allemagne, la Grèce, la Norvège, et même la Turquie,
ont des taux de détention inférieurs, sans, que l'on sache, être en proie à une
délinquance galopante et endémique. Cela imposerait évidemment de prendre la
mesure de la complexité du problème de la sécurité, d'explorer ses dimensions
sociales, géographiques, urbaines, et culturelles. Surtout, cela rendrait
inaudible le discours simpliste et martial entonné par Dominique Perben en septembre
2003 : « Lorsque la justice, par lenteur, par manque de moyens ou par
éclatement et manque de lisibilité des politiques judiciaires, donne
l'impression de rendre inopérant le travail de la police, alors les choses
deviennent anormales. Je me suis employé à ce que la justice n'apparaisse pas
comme le "maillon faible" de la chaîne pénale. La logique est simple : pour que
la peur du gendarme soit opérante, on doit avoir peur du juge. Les deux
institutions, police et justice, doivent être crédibles. Pour les candidats au
crime ou au délit, pour les voyous, moindre crédibilité signifie moindre
dissuasion. Pour les honnêtes gens, et surtout parmi elles les plus humbles de
nos compatriotes, la perte de crédibilité nourrit l'angoisse le discours "les
policiers arrêtent, les magistrats remettent en liberté" est périmé ».2
|