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« Les prisonniers sortent de l'ombre », Jacqueline COIGNARD
Pour une fois qu'on leur demande leur avis, ils ne se sont pas privés de le donner : 15 000 détenus soit le quart de la population pénale ont renvoyé le questionnaire sur leur condition qui leur avait été remis par l'intermédiaire du médiateur de la République, en juin dernier. En soi, il s'agit d'un événement. «C'est la première fois que je peux fermer une enveloppe», écrit l'un des sondés, la missive étant anonyme et confidentielle, contrairement au courrier personnel qui sort des prisons. Pour autant, cette consultation n'a pas donné lieu à des défoulements et à de longues diatribes hors sujet, mais à une vraie prise de parole, note l'institut BVA, chargé du dépouillement et de l'analyse de la manne (5 000 réponses ont été exploitées). Des caisses et des caisses de questionnaires dûment cotés s'alignent dans les locaux de l'institut de sondage. Au hasard de la pioche, à la lecture des deux questions «ouvertes», on tombe sur une écriture enfantine, rageuse, appliquée, ou laborieuse. Le scribe indique qu'il entame sa première année de prison ou qu'il se trouve au milieu d'une peine de vingt ans. Et d'une liasse à l'autre, on voyage dans les 190 prisons du pays, de la centrale alsacienne d'Ensisheim à la maison d'arrêt de Nice. A la question 38 «Qu'attendez-vous d'une réforme des prisons ?» , certains répondent «rien». Malgré tout, ils ont pris le temps de cocher les cases. «Si le désenchantement des détenus est grand, ils ont répondu en nombre et de manière très complète au questionnaire», résume BVA. Boudé. La collecte n'a pas été seulement fructueuse, se réjouissent les sondeurs, mais elle est très représentative de la population carcérale : 32 % des prévenus (en attente de jugement) ont répondu, ce qui correspond à leur proportion dans la population pénale, par exemple. Idem pour la répartition selon le sexe, le type de prison ou la région. Même si la concordance est moins parfaite en ce qui concerne les longueurs de peine ou l'âge, BVA estime que la photographie est très ressemblante. Les acteurs du monde judiciaire concernés par une éventuelle réforme pénitentiaire ont aussi été sondés par BVA : surveillants, avocats, magistrats, travailleurs sociaux, médecins, enseignants, familles de détenus. Ceux-là, baptisés «reste du monde» par BVA, devaient répondre au même questionnaire diffusé par l'Internet. Au total, 5 397 personnes ont répondu. Une seule catégorie a clairement boudé la consultation : les surveillants (lire page 10) n'ont été que 1,12 % à répondre. Ces états généraux de la condition pénitentiaire, initiés par l'Observatoire international des prisons (OIP) et parrainés par Robert Badinter, sont soutenus par une dizaine d'organisations (1). Les résultats du sondage sont présentés ce matin à la presse, mais l'idée est de les soumettre aux candidats à l'élection présidentielle et de les interroger sur leur programme en matière de prison. Cantines. Quels enseignements peut-on tirer de cette consultation ? Que les détenus et «le reste du monde» partagent bon nombre de constats et d'attentes, mais que l'ordre des priorités varie. Pour les détenus, le plus insupportable, c'est la promiscuité, la saleté, le coût de la vie en prison, l'arbitraire de l'administration, c'est-à-dire «les conditions générales de détention». Dans les commentaires, en fin de questionnaire, ces préoccupations refont surface sur tous les tons.
«Le plus inacceptable, c'est d'être trois dans 9 m2, de payer 15 euros par personne pour la télé, de ne pas pouvoir être avec des non-fumeurs, d'avoir à payer des cantines hors de prix alors que les produits sont des sous-marques», résume un détenu. Un autre a fourni le catalogue des produits proposés à la vente en prison, pour que le sondeur puisse apprécier. Un troisième commente : «Je pense que le simple fait de faire des cellules individuelles éviterait beaucoup de conflits entre détenus et avec les surveillants.» Les familles et les avocats placent eux aussi les conditions de vie en tête de liste (sur 17 motifs possibles d'insatisfaction) ; et ce critère arrive assez haut dans tous les autres classements (numéro 8, le plus bas, chez les surveillants). Et quand on les interroge sur ce qu'il conviendrait de faire en priorité pour améliorer les conditions de vie, tout le monde répond : installer des sanitaires (douches et toilettes) préservant l'intimité de la personne. Vigilance. Très fort consensus aussi, pour critiquer les maisons d'arrêt. Censées accueillir les prévenus et les condamnés à des peines courtes, ces prisons surpeuplées et mal équipées n'offrent pas d'activités de réinsertion, et les contacts avec l'extérieur sont limités. Un détenu écrit : «En maison d'arrêt, c'est le Moyen Age : pas de plaque chauffante, pas de coin WC avec séparation, pas de frigo.» Les personnels pénitentiaires (directeurs, surveillants et travailleurs sociaux) estiment d'ailleurs qu'il faudrait harmoniser les règlements intérieurs entre les établissements. Ils y voient le meilleur moyen d'assurer la protection des droits fondamentaux en prison, alors que les autres catégories (détenus compris) comptent davantage sur la création d'un organe de contrôle extérieur et indépendant de l'administration. La lecture du questionnaire révèle aussi quelque chose de troublant : les détenus citent la prévention du suicide au troisième rang de leurs insatisfactions, alors que les autres acteurs du monde pénitentiaire ne l'évoquent qu'en fin de liste. Sur ce sujet, tous estiment qu'il faudrait redoubler de vigilance aux moments à risque de la vie du détenu (incarcération, procès...) et mieux former le personnel. Les détenus insistent aussi sur les dangers des placements en quartiers disciplinaires. Les magistrats et les surveillants se montrent particulièrement préoccupés par l'état de santé mentale des détenus et placent l'accès aux soins psychiatriques au premier ou deuxième rang de leurs griefs (lire ci-contre). Et toutes catégories confondues, les répondants estiment qu'il faut transférer systématiquement en milieu hospitalier spécialisé les détenus souffrant de troubles graves.
Tout le monde s'accorde aussi sur la mauvaise préparation à la sortie. «Le reste du monde» insiste sur la nécessité de proposer des formations. Les détenus, eux, semblent redouter la pauvreté, tant dans la prison qu'à la sortie : ils réclament de meilleurs salaires à l'intérieur et un accès élargi aux dispositifs d'urgence une fois dehors. Ils réclament aussi, massivement, un autre regard sur eux. A la dernière question ouverte, cela revient comme une complainte : «Nous ne sommes pas des animaux.»
(1) Emmaüs, Ligue des droits de l'homme, Conseil national des barreaux, Syndicat des avocats de France, CGT Pénitentiaire, Snepap-FSU, Syndicat de la magistrature, Union syndicale des magistrats, Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars), FNUJA
« Pris en défaut, l'Etat se rattrape », Dominique SIMONNOT
La Chancellerie va enfin nommer un contrôleur indépendant des prisons.
Quelle coïncidence, n'est-ce pas ! Juste au moment où est rendu public le résultat des états généraux de la condition pénitentiaire, voilà que le garde des Sceaux annonce, hier, un contrôle externe et indépendant des prisons, confié au médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye. On serait tenté de dire «enfin». Car ce contrôle est réclamé en France depuis des lustres par les associations, préconisé en 2000 dans un rapport de Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation, puis, la même année, dans d'accablants rapports du Sénat et de l'Assemblée. Et enfin inscrit dans les règles pénitentiaires européennes adoptées en janvier dernier par le Conseil de l'Europe et ratifiées par 46 pays, dont la France ( Libération du 30 janvier). Charte. Puisque personne ni les magistrats, qui devraient pourtant s'assurer du bon fonctionnement des prisons, ni les commissions de surveillance censées les contrôler ne remplit ses devoirs, tous ceux qui se sont penchés sur la question en ont conclu que seul un «contrôleur» indépendant du pouvoir politique et de l'administration pénitentiaire pourrait «s'assurer du traitement correct du détenu et faire évoluer l'état des prisons, [...] instaurer l'indispensable transparence dans ce monde clos», comme le soulignait Guy Canivet, le premier magistrat de France. Ce n'est pas tout. En début de semaine, en effet, Claude d'Harcourt, directeur de l'administration pénitentiaire, annonçait en hâte une prochaine «charte des prisons» et qu'il faisait «siennes» les règles européennes. Non, affirmait-il, aucun rapport avec les états généraux... En janvier, pourtant, le ministère de la Justice avait traité les règles européennes un événement, tout de même un peu par-dessus la jambe. D'ailleurs, en interne, on explique : «Nous savions que l'actualité serait occupée cette semaine par l'Observatoire international des prisons, alors on s'est dit qu'il serait bien de parler nous aussi !» Et tant qu'à faire, en même temps: hier soir, Pascal Clément a averti les rédactions d'un «point presse informel sur les prisons» à 10 heures ce matin, pile à l'heure de la conférence de presse des états généraux. «Evidence». Le ministre évoquera sûrement le livret contenant les règles distribuées à 15 000 exemplaires aux personnels et aux bibliothèques des prisons. «Ce document rappelle l'enjeu politique pénitentiaire et le cadre éthique des pratiques professionnelles», a assuré Claude d'Harcourt et encore: «Nous affichons que le détenu est au centre de nos préoccupations ! Cela peut paraître une évidence, mais elle n'est pas toujours affirmée !» En effet, et c'est peu dire. Même si l'on peut juger insuffisantes les quatre priorités retenues : «Bon ordre et sécurité, connaissance des détenus, professionnalisation du personnel et information du public.» Un vrai pas en avant, mais aussi une vraie victoire pour les partenaires des états généraux.
« Sur 23 000, ils sont à peine plus de 1 % à avoir renvoyé le questionnaire de l'OIP », Dominique SIMONNOT
Pourquoi les surveillants ont-ils été si peu nombreux à répondre ? C'est le ratage de ces états généraux, puisque seuls 262 (soit 1,12 %) ont renvoyé le questionnaire. Pour l'OIP, l'explication tient à la fois aux consignes de certains syndicats, qui lui sont très hostiles, et à l'attitude de l'administration qui, une fois l'opération lancée sur le Net pour les surveillants et devant le peu de succès remporté, a refusé de distribuer des imprimés aux surveillants. Arguments que balaye l'administration : «Il y avait un accord pour les détenus, et un autre pour le personnel. Changer les règles en cours de route aurait faussé les réponses.» A l'UFAP, syndicat majoritaire chez les surveillants, on assume un barrage à une «opération politicienne, axée sur les détenus». Au contraire, Michel Beuzon, secrétaire général de FO-Direction et directeur du centre pénitentiaire de Rennes, a mis le questionnaire sur le réseau interne de son établissement : «Avec le personnel, nous avons discuté et conclu qu'il était important de répondre, car il y a là un vrai enjeu.» Résultat, un meilleur taux de réponse : «Nous avons besoin de ces états généraux , cela obligera l'institution à tenir compte des résultats et à engager une réflexion.» Il regrette que «l'OIP [soit] trop souvent considéré comme le diable par les syndicats, alors que la démarche est très intéressant . »
« La détresse ordinaire d'une unité de psychiatrie pénitentiaire », Eric FAVEREAU
La journaliste Catherine Herszberg a enquêté pendant quatre mois dans l'unité psychiatrique hospitalière de Fresnes et en tire un livre choc.
Un extrait parmi d'autres du livre Fresnes, histoires de fous (1). C'est vendredi, un jour presque ordinaire. «En 2e division, c'est la catastrophe. L'équipe du SMPR (service médico-psychologique régional) manque cruellement de personnel. La psychiatre est en arrêt maladie depuis trois mois, les demandes de consultation s'accumulent. La psychologue a pris le parti de "ne pas porter tout le malheur du monde", et de travailler comme elle peut, "avec trois postes de psychologues vacants et un seul infirmier". Bruno, l'unique infirmier psychiatrique, ne gère plus l'urgence, mais l'urgence de l'urgence, et commence à craquer. De son côté, le médecin chef du SMPR lance des cris d'alarme à ses autorités de tutelle, la Ddass, la direction de l'hôpital, le ministère de la Santé : le SMPR croule sous les sollicitations d'hommes de plus en plus malades, tandis que les postes ne sont pas pourvus, les départs non remplacés, les moyens dérisoires...» Perfusion. Le livre poursuit : «En cette fin de semaine, la débâcle est presque totale... Seule, l'infirmière de substitution tient bon le cap avec son Subutex, et sa méthadone [traitements pour les ex-toxicomanes par voie intraveineuse, ndlr]. Elle court, court, elle n'arrête pas de courir. Outre les 550 détenus de la division, la [prison de la] Santé vient d'adresser 78 hommes à Fresnes, sans oublier 17 transitaires et 3 sorties de l'hôpital pénitentiaire.» Cela n'arrête pas : «Il faut examiner leurs dossiers, rechercher les traitements en cours, renouveler les ordonnances. Mais impossible de rencontrer tous les détenus, et pas question non plus de suspendre les traitements. Seule solution, recopier les ordonnances à l'identique sans voir ceux à qui elles s'adressent.» Il y a dans le témoignage de Catherine Herszberg, journaliste qui a passé quatre mois avec l'équipe psychiatrique de la prison de Fresnes, quelque chose de terrifiant. A l'UPH (unité psychiatrique hospitalière) de Fresnes, il y a 47 cellules, donc 47 places, pour des détenus malades mentaux. Des cellules qui s'alignent le long d'un couloir en crépi, bordé de portes en bois trouées d'un oeilleton. Pour voir un patient, il faut demander aux surveillants, les médecins n'ont pas les clés des cellules. A partir de 18 h 30, s'il y a une urgence, on doit attendre le gradé pour ouvrir la porte, et, le soir, les surveillants gradés ne sont que deux pour toute la prison de Fresnes. Impossible de poser une perfusion, puisqu'on ne peut pas la surveiller et qu'un malade peut se pendre avec les tubulures. A l'UPH, c'est toujours complet, toujours à deux doigts d'imploser. Et nul n'ignore les impossibles conditions de travail de ces équipes. En 2004, une étude de deux psychiatres a montré que l' «on compte 7 % de schizophrènes chez les détenus, sept fois plus que dans la population générale. Et 7 % des prisonniers souffrent de paranoïa et de psychose hallucinatoire chronique (PHC), là encore sept fois plus que dehors». ( Libération du 8 décembre 2004). Effondré. Pour expliquer ce désastre, Catherine Herszberg évoque de multiples facteurs. Comme la montée en puissance du tout-sécuritaire, ou le choix de la justice de juger des personnes manifestement malades. Mais aussi une psychiatrie publique qui manque cruellement de moyens. Mais cela suffit-il à expliquer que, dans un des pays les plus riches du monde, on puisse enfermer des grands délirants dans des quartiers disciplinaires de prison ? Ou que, au sein d'une structure hospitalière dans la prison, on soit condamné, comme le 31 décembre 2005, à laisser mourir quelqu'un, effondré par terre, simplement parce qu'il est non réglementaire d'ouvrir la porte ?
(1) De Catherine Herszberg, Editions du Seuil, 185 pages.
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