« Prison républicaine », éditorial
Comme l'armée, le monde pénitentiaire faisait jusqu'ici figure de "grande muette". Le questionnaire auquel ont répondu plus de quinze mille détenus à l'initiative de l'Observatoire international des prisons (OIP) n'en est que plus riche d'enseignements. Menée avec la neutralité bienveillante du ministère de la justice, cette enquête met le doigt sur une situation indigne, déjà dénoncée il y a quelques années par les missions parlementaires sur l'état des prisons françaises. Il y a quelque 57 000 détenus en France pour 49 000 places. D'où une surpopulation et une promiscuité indignes d'une démocratie moderne. C'est pourquoi les détenus interrogés pour cette enquête réclament des installations sanitaires préservant davantage leur intimité, tout comme la fin de la "fouille à corps". En un mot, ils exigent plus de dignité. Les détenus souhaitent aussi être mieux préparés à leur sortie de l'univers carcéral, ce jour tant attendu de leur libération qui les laisse pour beaucoup désemparés.
Si ces réflexions pouvaient inciter l'ensemble du corps social à s'interroger sur le rôle du système pénitentiaire dans une société développée, ce ne serait que... justice. L'univers carcéral, au contraire, est perçu par l'opinion comme le lieu où délinquants et criminels doivent payer pour leurs fautes. C'est oublier que depuis la Révolution, depuis que la France est une République, la mission du système pénitentiaire est à la fois de punir mais aussi d'amender le condamné. En un mot, de le remettre dans le droit chemin. Souvent, il n'en est rien. La prison, comme le remarquait déjà en son temps Alexis de Tocqueville, reste le "noviciat de la récidive", faute de volonté politique. Cette volonté existe-t-elle aujourd'hui ? Sera-t-elle au programme des candidats à la magistrature suprême ? Le passé ne plaide pas pour l'avenir. Pour l'opinion, flattée sur ce point par les populistes de tous bords, la privation de liberté est un châtiment insuffisant. La prison doit, en plus, être un lieu de tourment. Pour reprendre l'expression de l'ancien garde des sceaux Robert Badinter, elle doit rester pour l'inconscient de chacun un lieu "misérable pour accueillir les misérables". M. Badinter parraine actuellement des "états généraux de la condition pénitentiaire", son initiative devant aboutir, au printemps 2007, à la publication de "cahiers de doléances" qui seront, eux aussi, soumis aux candidats à l'élection présidentielle. Comme pour l'enquête de l'Observatoire international des prisons, on attend avec intérêt les réponses des candidats à l'Elysée, qui, tant à gauche qu'à droite, se sont jusqu'à présent montrés pour le moins discrets sur l'avenir de la prison républicaine, préférant insister sur la répression plutôt que sur la réinsertion des délinquants et des criminels.
« Pour la première fois, les détenus s'expriment sur leur vie en prison », Nathalie GUIBERT
Changer le regard de la société sur la prison : telle est la première attente, librement exprimée, des personnes détenues en France. Ce résultat est issu de la première consultation nationale sur les conditions de vie en prison, lancée en mai par l'Observatoire international des prisons (OIP) avec BVA Opinions, auprès des détenus et des différents acteurs du monde pénitentiaire. Exceptionnelle, cette initiative a bénéficié de la neutralité bienveillante du ministère de la justice et de la participation active des services du médiateur de la République. Ses résultats ont été rendus publics vendredi 20 octobre. Hygiène, maintien des liens familiaux, respect des droits fondamentaux, travail : les principaux motifs d'insatisfaction des détenus sont un négatif parfait des règles pénitentiaires européennes que la France s'est très récemment engagée à appliquer (Le Monde daté 15-16 octobre). Le taux de réponse des détenus est exceptionnel : 15 500, soit 25 % d'entre eux, ont répondu, et 5 000 réponses ont été exploitées par BVA. Plus de 45 000 questionnaires leur avaient été remis en mains propres par les délégués du médiateur de la République. En revanche, les surveillants n'ont pas pris la parole : le taux de réponse s'établit à 1 % parmi ces 26 000 fonctionnaires. Leurs syndicats majoritaires avaient appelé au boycottage de la consultation. Parmi les autres intervenants du monde carcéral, magistrats, avocats, visiteurs, personnels médicaux et sociaux, 5 400 personnes ont participé, et 2 171 réponses ont été exploitées. Sur la base de cette première expression collective, des Etats généraux de la condition pénitentiaire soumettront, le 14 novembre, la question des prisons aux candidats à l'élection présidentielle. Six ans après deux rapports parlementaires majeurs sur les prisons, les promoteurs de la consultation comptent sur cette démarche "citoyenne" pour faire aboutir une réforme. L'insatisfaction des détenus s'exprime d'abord sur les conditions matérielles de leur vie quotidienne. "Il ne s'agit en aucun cas de réclamer un plus grand confort, mais bien de conditions élémentaires leur assurant un minimum de dignité", souligne BVA Opinions. Plus de 9 prisonniers sur 10 évoquent ainsi la nécessité de "mettre en place des installations sanitaires (douches, toilettes) préservant l'intimité de la personne". Une majorité réclame un encellulement individuel parmi les premières mesures à prendre en prison. Et pour la moitié, le fait d'être affecté dans un lieu de détention proche de sa famille figure parmi les trois actions prioritaires nécessaires. Pouvoir rencontrer ses proches dans des conditions d'intimité est une demande largement relayée par les travailleurs sociaux, les magistrats et les médecins interrogés. Parmi les motifsd'insatisfaction, un deuxième bloc concerne le respect des droits fondamentaux. 80 % des détenus réclament un dispositif d'information sur leurs droits et 70 % la suppression de la fouille corporelle intégrale. En outre, 12 % se disent victimes du manque de respect des surveillants, et 23 % évoquent un sentiment plus général concernant l'absence de droits. Sur ce chapitre, le taux d'insatisfaction des autres acteurs du monde carcéral est même supérieur à celui des détenus. De plus, tous se rejoignent pour dénoncer les conditions d'exercice des personnels de l'administration pénitentiaire. Le troisième sujet majeur est celui du travail et, plus généralement, de la préparation à la sortie, jugée mauvaise par 87 % des acteurs pénitentiaires. "Assurer une rémunération du travail en prison" est cité comme la première priorité par 70 % des détenus. Comme les autres intervenants, ils attendent massivement "un parcours de qualification professionnelle pour ceux qui en font la demande". Malgré sa très grande précarité socio-économique, la population pénale a choisi de se projeter dans l'avenir à l'occasion de la question ouverte "Qu'attendez-vous d'une réforme ?" : devant les conditions de vie, sa première réponse (24 %) porte sur le fait de "changer le regard de la société et mobiliser la classe politique", la deuxième (22 %) sur le souhait de "réformer le droit pénal et améliorer les droits de la défense". "C'est une très forte interpellation politique et une responsabilité pour tous", commente Jean Bérard, membre de l'OIP.
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