« Les détenus de France font entendre leurs voix pour la première fois », Jean-Louis PANY
Du respect de leurs droits à la propreté des cellules en passant par la prévention du suicide ou la préparation de leur sortie, les détenus de France ont pour la première fois exprimé leurs
préoccupations dans une enquête, dont les résultats ont été publiés vendredi. "On aurait pu s'attendre à ce que ce soit plein de cris et de hurlements. Il n'en est rien. Ce sont des voix citoyennes qui s'expriment", a souligné devant la presse Gabriel Mouesca, président de l'Observatoire international des prisons (OIP), organisation de défense des détenus initiatrice de l'expérience. Décryptée par l'institut BVA, la consultation a été lancée en partenariat
avec le monde judiciaire et des associations comme Emmaüs ou la Croix-Rouge, sous l'égide du Médiateur de la République Jean-Paul Delevoye et Robert Badinter."La condition carcérale est structurellement mauvaise et indigne d'une nation comme la nôtre", a lancé l'ancien garde des Sceaux socialiste, soulignant qu'il n'y avait "jamais rien eu de comparable" à ce questionnaire. Il doit servir de base de réflexion le 14 novembre à des "Etats généraux de la condition pénitentiaire", durant lesquels des "cahiers de doléance"
seront rédigés pour être remis aux candidats à l'élection
présidentielle. Via le médiateur, les détenus ont été consultés sous
pli fermé, tandis qu'avocats, magistrats, familles ou surveillants
pouvaient répondre sur internet. De fait, ce sont surtout les détenus
qui se sont épanchés. Un quart (sur quelque 60.000) a répondu tandis
que BVA reconnaît un taux de retour "assez faible" des avocats et
magistrats, la participation des surveillants n'atteignant que 1%."On
ne change pas la prison sans son personnel", a commenté pour l'AFP le
directeur de l'Administration pénitentiaire Claude d'Harcourt, tout en
reconnaissant la "valeur" du sondage pour refléter l'opinion des
détenus. Les conditions matérielles de vie sont leur principal sujet
d'insatisfaction (82%), note BVA qui relève qu'il "ne s'agit en aucun
cas de réclamer un plus grand confort mais bien des conditions
matérielles élémentaires". 78% se disent "insatisfaits du respect des
droits fondamentaux en prison", certains citant un "manque de respect"
des surveillants. Un détenu sur deux réclame d'ailleurs en priorité un
organe de contrôle extérieur, demande que le garde des Sceaux, Pascal
Clément, vient d'anticiper en annonçant la création dès 2007 d'un
"contrôle extérieur et indépendant des prisons" confié au Médiateur de
la République. Magistrats et surveillants font de l'accès aux soins
psychiatriques leur préoccupation majeure, et rejoignent les détenus
pour juger la préparation à la sortie "insuffisante", 55% de ces
derniers en faisant une action prioritaire.Ce taux monte à 70% pour les
détenus souhaitant un travail rémunéré comme à l'extérieur, histoire
d'éviter la pauvreté à la sortie. Deux sur trois estiment d'ailleurs
que les alternatives à l'emprisonnement ne sont pas assez développées.
Dans ces préoccupations, Robert Badinter déchiffre "un appel à la
solidarité" et non "des cris de révoltés", à preuve leur première
demande pour une réforme des prisons: "changer le regard de la société
sur le détenu et mobiliser la classe politique". Soulignant qu'il avait
autorisé ce questionnaire, Pascal Clément a relevé que son programme de
construction et rénovation avait mis "18.000 places neuves dans les
tuyaux". Face aux risques de suicide -préoccupation majeure des
détenus-, il a déploré le manque de psychiatres dans le secteur public,
appelant son collègue de la Santé à multiplier les postes.